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  • : Chronique du choc entre les nations libres et qui tiennent à le rester, et le mondialisme ravageur qui cherche à les soumettre.
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6 novembre 2015 5 06 /11 /novembre /2015 15:05

En juin 2015, les élections législatives turques avaient été une surprise pour les observateurs du pays. En effet, le parti au pouvoir avait échoué à obtenir une majorité absolue au Parlement. Beaucoup y avaient alors vu le début de la fin pour Recep Tayyip Erdoğan, Président de la République et chef incontesté du pays depuis 2002. Face à l'incapacité de dégager une nouvelle majorité gouvernementale, de nouvelles élections ont été organisées le 1er novembre suivant.

Quatre grands partis concourraient alors: l'AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, Parti de la Justice et du Développement), parti capitaliste et conservateur d'inspiration islamiste; le CHP (Cumhuriyet Halk Partisi, Parti Républicain du Peuple), parti républicain, attaché à la laïcité et à l'héritage kémaliste; le MHP (Milliyetçi Hareket Partisi, Parti d'Action Nationaliste), parti conservateur et nationaliste; et le HDP (Halkların Demokratik Partisi, Parti Démocratique du Peuple), porteur à la fois des revendications kurdes et de thématiques libertaires et contestataires. D'autres petits partis participaient au scrutin, mais aucun n'était en capacité d'entrer au Parlement.

Les résultats se sont traduit par une victoire très nette de l'AKP, qui a obtenu la majorité absolue des sièges avec 49,5% des voix. Le CHP est resté stable à 25,3%. Le MHP et le HDP ont reculé par rapport à juin 2015, obtenant respectivement 11,9 et 10,7% des votes. Ces résultats traduisent une dynamique de fond qui voit l'AKP renforcer son emprise sur la société, tandis que les partis d'opposition restent incapables de l'inquiéter sérieusement.

La victoire magistrale de Recep Tayyip Erdoğan et du parti AKP

Enterré d'innombrables fois par les observateurs européens, le président turc a montré son exceptionnelle capacité de résilience. Après l'incident de parcours du 7 juin 2015, où il avait échoué à obtenir sa majorité absolue, Recep Tayyip Erdoğan s'est relancé dans la course électorale en suivant une habile stratégie en quatre temps.

La première étape consistait à saboter toutes les tentatives de construire une coalition gouvernementale. Alors même qu'une partie du CHP, inspirée par l'économiste Kemal Derviş, envisageait de gouverner avec l'AKP, le Président turc a fait pression sur son partie pour empêcher la réalisation de ce projet. Pour cela, il a multiplié les exigences, rendant tout accord impossible à accepter pour le CHP. Les tentatives de coalition ayant échoué (d'autant que les autres partis d'opposition s'y étaient opposés), des élections législatives anticipées ont été prévues pour le 1er novembre.

Recep Tayyip Erdoğan a lancé alors la deuxième phase de sa stratégie, en relançant les hostilités avec le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan, Partiya Karkerên Kurdistan en kurde), mouvement armé favorable à l'autonomie des Kurdes et considéré comme terroriste par la Turquie et les puissances occidentales. Pendant plusieurs années, le gouvernement turc avait négocié avec ce mouvement, alternant concessions et politiques et cessez-le-feu. Cette relative souplesse lui avait valu la sympathie de l'électorat kurde, mais l'hostilité des nationalistes turcs. Le vote-sanction de ces derniers explique en partie le semi-échec essuyé par l'AKP en juin 2015. Voyant que l'électorat kurde l'avait abandonné, Recep Tayyip Erdoğan a tenté de récupérer les nationalistes turcs en reprenant les hostilités avec le PKK - qui n'attendait d'ailleurs que cela, ayant renoncé aux négociations de paix depuis plusieurs mois. En agissant ainsi, le Président turc pouvait non seulement séduire l'électorat nationaliste, mais également renforcer son emprise (militaire, policière et judiciaire) sur la société turque, et mettre dans l'embarras le parti HDP, en l'assimilant au PKK et à sa violence.
Pour relancer ces hostilités, le prétexte a été celui de l'attentat de Suruç, qui a tué une trentaine de militants de gauche fin juillet. L'armée turque a alors lancé une série de bombardements, tandis que le PKK multipliait les attentats en "représailles". Le mois d'août a été marqué par une flambée de violence qui a profité à l'AKP comme au PKK, permettant à chacun de prendre en main ses fidèles.


La troisième phase de la stratégie du Président Erdoğan consistait à intimider l'ensemble de l'opposition, pour l'empêcher de faire campagne. Plusieurs journaux anti-gouvernementaux, comme le quotidien Hürriyet, ont ainsi été attaqués par des milices proches de l'AKP. Fin octobre, deux chaînes de télévision d'opposition ont été investies par la police et fermées. Par ailleurs, les pressions se sont multipliées sur l'opposition, dont le temps de parole et l'espace de propagande électorale ont été très limités.

Enfin, dernier élément de la stratégie de Recep Tayyip Erdoğan: une relative discrétion, afin de ne pas cliver ou effrayer l'électorat turc. Le Président s'est tenu relativement en retrait, laissant son parti et son Premier ministre, Ahmet Davutoğlu, mener le gros de la campagne. Suite à l'attentat d'Ankara, qui a tué une centaine de militants d'opposition, le Président turc a même, fait rare, admis des erreurs dans sa gestion de la sécurité du pays.

Cette stratégie a été, in fine, couronnée de succès. Recep Tayyip Erdoğan a obtenu la majorité absolue au Parlement, qui lui permettra en théorie de gouverner seul au moins jusqu'en 2019. Il n'a certes pas la majorité qualifiée qui lui aurait permis de modifier la Constitution, mais il peut pour cela organiser un référendum, qu'il est sûr de s'allier, où s'allier selon les circonstances avec tel ou tel parti d'opposition. Dans un contexte de guerre intérieure (contre le PKK) comme extérieure (avec la montée des tensions autour de la Syrie), le Président turc aura tout les pouvoirs pour continuer à remodeler la société turque et à détruire progressivement l'héritage kémaliste. À l'instar d'un Vladimir Poutine ou d'un Benjamin Netanyahou, ce dirigeant dont on prédit régulièrement le déclin sort en réalité renforcé de chaque épreuve. Il le doit à une redoutable machine de guerre politique, à la faiblesse de son opposition, mais également à sa grande habileté stratégique.


L’inexorable déclin du kémalisme

Le CHP n'a pas connu de recul considérable. Par rapport aux élections de juin 2015, il a même gagné quelques voix et deux députés supplémentaires. Ses quelques 25% n'en restent pas moins une performance médiocre pour ce parti qui souhaitait incarner l'alternative à l'AKP et porter les valeurs kémalistes. Il a perdu les quelques circonscriptions (Zonguldak, Eskişehir, Mersin) qu'il avait conquises en Anatolie, et n'a conservé que les bastions traditionnellement progressistes et républicains du pays: la côte est (autour d'Izmir), et la Thrace. Il n'a pu conserver que quelques districts, qui lui étaient acquis, à Istanbul (Şişli, Beşiktaş, Kadiköy, etc.) et Ankara (Çankaya). Si le parti garde donc un électorat fidèle (avec une forte proportion d'alévis, qui pratiquent une religion syncrétique distincte de l'islam sunnite et sont traditionnellement attachés à la laïcité de l'État), il a été incapable de conquérir de nouveaux soutiens.

Cependant, le grand perdant du scrutin est le MHP (qui se revendique aussi du kémalisme, mais avec une forte tendance nationaliste et conservatrice). Après avoir percé avec 16,5% des voix en juin, il est retombé à moins de 12% le 1er novembre, perdant au passage 40 députés et passant derrière le HDP. Le parti nationaliste a été victime des opérations militaires lancées contre le PKK par Recep Tayyip Erdoğan: ses électeurs ont vu dans ce dernier un nouveau chef de guerre, et ont massivement fait défection.

L'avenir du bloc "national-kémaliste" semble sévèrement compromis. D'une part, la réorientation nationaliste du discours de Recep Tayyip Erdoğan risque de marginaliser le MHP. D'autre part, le CHP ne peut espérer seul représenter une alternative. Pour reprendre la main, il lui faut un allié. Mais s'il s'allie avec le MHP, il perdra une bonne partie de son électorat progressiste, et notamment alévi. Inversement, s'il s'allie avec le HDP, les kémalistes orthodoxes, très hostile au séparatisme kurde, le ressentiront comme une trahison. La stagnation morne semble être l'avenir de ces deux partis, qui semblent de plus incapables de faire émerger un dirigeant charismatique et capable.



Le HDP en situation précaire?

Autre perdant des élections de novembre 2015, le HDP a réussi à se maintenir au Parlement (ce qui nécessitait d'obtenir plus de 10% des voix), mais a connu un net recul, perdant 21 députés. Le succès de ce mouvement tenait à sa capacité à concilier les revendications des autonomistes kurdes et d'une partie de la gauche turque, issue des manifestations de Gezi de 2013. Dans un contexte pacifique, cette synthèse pouvait fonctionner. Le HDP disposait d'un socle électoral solide dans les régions kurdes, et de forces d'appoint dans les grandes villes comme Istanbul.

Mais dès lors que le PKK et le gouvernement turc ont repris les hostilités, il est devenu beaucoup plus difficile pour le parti de tenir cette position. Le HDP ne pouvait condamner ouvertement le PKK, sous peine de perdre une partie de son électorat kurde. Mais il devait s'en distancier le plus possible, pour ne pas effrayer son électorat turc. Un équilibre difficile à maintenir.

Finalement, il a perdu sur les deux tableaux. D'une part, les autonomistes kurdes, avec la reprises des combats, ont abandonné la solution politique. Le HDP leur est apparu comme incapable de défendre efficacement leur position. Finalement, c'est près d'un million de voix que le parti a perdu dans les régions kurdes. D'autre part, l'électorat turc du HDP s'est détourné de celui-ci, l'assimilant à la violence du PKK. C'est ainsi par exemple qu'à Tunceli, circonscriptions peuplée d'alévis turcs, le HDP a connu un spectaculaire recul au profit du CHP kémaliste.

Il est probable que plus la violence s'intensifiera, et plus la position du HDP sera précaire. D'autant que le PKK n'a absolument pas intérêt à voir émerger un grand mouvement politique pro-kurde, qui risquerait de l’assécher en militants et de devenir un dangereux concurrent.


Des risques de troubles et de fractures

En apparence, le triomphe de l'AKP et de Recep Tayyip Erdoğan assure le renouveau de la stabilité du pays. Pourtant, elle ne règle pas les problèmes de fond qui mettent en danger l'avenir de la Turquie.

En premier lieu, le pays semble divisé pour longtemps en trois grands blocs. Le premier, près de la moitié de la population, est celui des musulmans sunnites conservateurs, capitalistes puritains et masses populaires d'Anatolie. Ce bloc, qui correspond globalement à l'électorat AKP, entend prendre sa revanche sur la République kémaliste qui l'a trop longtemps marginalisé, et concentre pour cela tous les pouvoirs. Une deuxième force, qui représente près d'un quart du pays, est celle des républicains kémalistes, des laïcs, des progressistes, surtout concentrés à l'ouest du pays, et incapable de reprendre la main. Enfin, un troisième bloc est constitué par les Kurdes qui, au sud-est, érigent une société de plus en plus autonome et coupée du reste de la Turquie.

Ces divisions politiques recoupent en partie des divisions identitaires de plus en plus fortes: musulmans sunnites contre alévis et laïcs, nationalistes turcs contre Kurdes. Dans un contexte moyen-oriental et européen frappé par les divisions ethniques et religieuses, ces fractures sont très dangereuses et mettent en péril l'idéal unificateur de la République turque.

La situation économique du pays est loin d'être au beau fixe, et les prévisions ne sont pas optimistes. De graves conflits sociaux pourraient bien émerger, et même dégénérer dangereusement.

Enfin, la Turquie n'est pas à l'abri des dangers extérieurs. La diplomatie catastrophique de l'AKP à partir de 2011 a conduit le pays à rompre avec plusieurs partenaires essentiels (Syrie, Égypte...), et à des tensions récurrentes avec d'autres puissances (Russie, Iran, Israël...) Tant que l'équipe au pouvoir en Turquie ne sera pas renouvelée, un changement de cap diplomatique ne semble guère envisageable.

La stabilité turque est en trompe-l’œil. Le pays est beaucoup plus fragile qu'on ne pourrait le penser. Il est probable, certes, que l'AKP parviendra à atteindre ses objectifs: en 2023, il ne devrait plus rester grand chose de la République kémaliste fondée un siècle plus tôt. Mais à quel prix? Jamais, depuis 15 ans, la Turquie n'a été aussi menacée, tant de l'intérieur que de l'extérieur. La solidité de ses institutions, la vigueur de sa société civile et l'héritage républicain lui ont jusque-là permis d'affronter les crises. Pour combien de temps encore?

La fragile stabilité de la Turquie au lendemain des élections législatives
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29 août 2014 5 29 /08 /août /2014 20:48

Pro-israéliens, pro-palestiniens ou observateurs neutres, beaucoup se sont étonnés de la prise de position de François Hollande et de son gouvernement face au bombardement de la bande de Gaza par Israel. Alors que les victimes civiles s'accumulaient, le Président de la République a proclamé son soutien total au gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou, tandis que son Premier Ministre Manuel Valls se chargeait de faire interdire les manifestations pro-palestiniennes. Dans l'ensemble, le Parti Socialiste et son gouvernement sont restés solidaire du gouvernement israélien tout au long des bombardements. Cette prise de position a surpris certains de ses partisans ou adversaires. Elle était pourtant parfaitement prévisible, quand on se souvient des rapports historiques que les socialistes entretiennent à l'égard d'Israel et du monde arabe.

Inaugurée par Bertrand Delanoé et Anne Hidalgo, l'esplanade David Ben Gourion (du nom du fondateur d'Israel) a été à l'origine d'une polémique avec des mouvements pro-palestiniens.

Inaugurée par Bertrand Delanoé et Anne Hidalgo, l'esplanade David Ben Gourion (du nom du fondateur d'Israel) a été à l'origine d'une polémique avec des mouvements pro-palestiniens.

Israel et le Parti Socialiste français: une longue histoire d'amitié

 

Le lien très fort qui unit le mouvement socialiste français à Israel plonge ses racines dans l'avant-guerre, à l'époque où le sionisme, projet d'implantation des Juifs en Palestine, avait les faveurs de nombreux cadres de la SFIO, lesquels voyaient alors dans le Kibboutz (ces implantations juives collectivistes) une fascinante expérience socialiste. L'effroyable génocide des populations juives et tziganes par le régime nazi au cours de la Seconde Guerre mondiale a évidemment renforcé la sympathie pour les populations juives au sein de la SFIO, et le soutien à la création de l'Etat israélien (d'autant que de nombreux cadres du partis, qui avaient cru un temps au Maréchal Pétain, y voyaient un moyen d'expier leur sentiment de culpabilité).

Les années 1950 sont celles d'une belle lune de miel entre la IVe République, dominée par les radicaux et les socialistes, et la jeune nation israélienne. La guerre d'Algérie, qui dresse les pays arabes (et notamment l'Egypte de Gamal Abdel Nasser, grande figure du nationalisme arabe) contre la France, renforce ces liens. Français et Israéliens collaborent alors étroitement dans le domaine des armements atomiques. En 1954, ils montent une expédition commune contre le colonel Nasser - mais sont finalement stoppés par l'opposition des Soviétiques et des Américains.

Lorsque Charles de Gaulle décide de rompre avec Israël en 1967, suite à la guerre des six-jours, il essuie de violentes critiques de la part des socialistes français - beaucoup n'hésiteront pas à l'accuser d'antisémitisme. En arrivant au pouvoir en 1981, François Mitterrand se rapproche de nouveau de l'Etat hébreu - même si l'influence de son ministre Hubert Védrine, réaliste influencé par la pensée gaulliste, tempère ce réchauffement diplomatique. Lionel Jospin, Premier Ministre de 1997 à 2002, s'illustrera par son soutien solide aux Israéliens lors de la Seconde Intifada - par contraste avec Jacques Chirac, qui apparaît plutôt pro-palestinien.

Le Parti Socialiste est donc resté, tout au long de son histoire, un fidèle soutien d’Israël. Parmi ses cadres et ministres les plus attachés à cette alliance peuvent être mentionnés Manuel Valls, Laurent Fabius, Bertrand Delanoé, Anne Hidalgo, Harlem Désir ou Dominique Strauss-Kahn. Regulièrement invités aux dîners du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France, cet organisme a depuis longtemps cessé de défendre les Français de confession juive, préférant se comporter comme une ambassade officieuse d’Israël). Les critiques éventuelles contre Israel sont donc laissés à quelques voix isolées (Hubert Védrine ou Pascal Boniface, ce dernier s'étant même fait le promoteur des mouvements islamistes moyen-orientaux), à des "frondeurs" sans aucune influence (Yann Galut, Marie-Noëlle Lienneman...), où aux "beurs" du parti, qui agissent à la fois par solidarité communautaire envers les Palestiniens, et en tant que "faire-valoir" pro-arabes du parti.

 

Son soutien à Israel n'empêche nullement François Hollande d'entretenir - à l'image de son prédécesseur - d'excellentes relations avec des dictatures théocratiques comme le Qatar.

Son soutien à Israel n'empêche nullement François Hollande d'entretenir - à l'image de son prédécesseur - d'excellentes relations avec des dictatures théocratiques comme le Qatar.

Un monde arabe toujours incompris par les socialistes

 

Le soutien sans faille du parti socialiste à Israel s'est accompagné d'une hostilité plus ou moins marquée à l'égard du nationalisme arabe. Contrairement aux communistes, aux gaullistes ou aux néo-conservateurs, les socialistes n'ont jamais développé de doctrine précise envers le monde arabe. Leur attitude dictée principalement par l'alliance avec Israel et les Etats-Unis s'est donc bornée à soutenir les régimes pro-occidentaux et à combattre les non-alignés. Il faut ajouter à cela le contexte de la guerre d'Algérie: menée par les gouvernements socialistes (dont un certain François Mitterrand, alors ministre de la Justice, qui multipliait les ordres d'exécution), elle avait dressée la plupart des pays arabes, solidaires du FLN algérien, contre la France.

C'est Nasser, en dépit de ses idées sociales, républicaines et laïques, qui a le plus cristallisé les haines des socialistes français. Nationaliste, étatiste et hostile à Israel, le Raïs se vit pour cela qualifié de fasciste, tandis que Guy Mollet l'assimilait sans hésitation à Staline et Hitler. La politique arabe du général de Gaulle fut très durement critiquée par les cadres socialistes, François Mitterrand en tête. Cette attitude n'était pas seulement dictée par leur sympathie pro-israélienne, mais aussi par une profonde incompréhension des grands changements du monde. Ayant renoncé à l'idée nationale, perdus dans leurs idéaux atlantistes et européïstes, les socialistes français ne comprenaient pas d'autres leaders, à travers le monde, pussent afficher aussi clairement leur volonté d'indépendance nationale.

Charles de Gaulle avait pressenti l'émergence d'un monde multipolaire où les grandes civilisations, chinoise, latino-américaine, indienne et bien sûr arabe, éprouveraient le besoin de marquer leur puissance et leur autonomie. Il avait compris que la France devait tisser des liens avec ces grandes civilisations, afin de préserver son statut de grande puissance.

Les socialistes, nostalgiques de cette Algérie française qu'ils venaient de perdre, tétanisés par le système des blocs et leur atlantisme forcené, n'avaient pas compris que le monde arabe n'avait plus vocation à être le terrain de jeux ou le porte-avions des Occidentaux.

Cette hostilité aux nationalistes arabes s'atténua cependant au fil des années, devenant moins systématique. Lorsqu'il arriva au pouvoir en 1981, François Mitterrand noua de bonnes relations avec certains pays arabes. Principalement les régimes pro-américains et anti-communistes: la Tunisie de Bourguiba puis de Ben Ali, l'Egypte de Moubarak, et même l'Irak de Saddam Hussein lorsque ce dernier faisait la guerre à l'Iran. En somme, les gouvernement socialistes n'ont soutenu les régimes arabes que lorsque ces derniers servaient les intérêts de Washington - et donc ne représentaient aucun risque majeur pour Israël.

On retrouve ce schéma aujourd'hui encore: après avoir soutenu la guerre lancée par Nicolas Sarkozy contre la Libye de Kadhafi, François Hollande et ses ministres ont été en première ligne face à la Syrie baasiste de Bachar al-Assad. Mais cette fois-ci, ce n'était pas tant pour défendre les intérêts d'Israel que ceux du Qatar et de l'Arabie Séoudite, régimes avec lesquels le gouvernement français entretient les meilleures relations qui soient. En oubliant curieusement leur judéophobie virulente et leur soutien à des mouvements terroristes aussi barbares que ceux qui ravagent l'Irak en ce moment...

Que retenir, en somme, de la politique des dirigeants socialistes face au monde arabe? Un certain paternalisme, qui les pousse à soutenir les régimes théocratiques alliés de l'Occident et à tolérer les régimes nationalistes pro-occidentaux. En revanche, toute Nation arabe qui tente d'échapper à la tutelle occidentale ou se dresse contre Israel s'attire l'hostilité du Parti Socialiste, qui n'hésite pas à soutenir les pires fondamentalistes contre elle.

On ne peut donc pas franchement dire que le Parti Socialiste prône une diplomatie arabophile. Pourtant, de nombreux militants pro-palestiniens, tiers-mondistes ou pro-arabes ont apporté leur soutien à François Hollande en 2012, espérant qu'il réaliserait leurs aspirations. Dans le même temps, de nombreux soutiens d'Israel se sont inquiétés, craignant qu'il se dresse contre l'Etat hébreu une fois arrivé au pouvoir.

Comment expliquer cette gigantesque méprise?

Fondateur du mouvement SOS Racisme et chef du Parti Socialiste de 2012 à 2014, Harlem Désir est ici entouré par Bernard Kouchner (cadre du parti socialiste, favorable à la Guerre en Irak de 2003, militant pro-israélien) et de Bernard-Henri Levy (parrain de SOS Racisme, infatigable soutien du gouvernement israélien et proche des cercles dirigeants du Parti Socialiste).

Fondateur du mouvement SOS Racisme et chef du Parti Socialiste de 2012 à 2014, Harlem Désir est ici entouré par Bernard Kouchner (cadre du parti socialiste, favorable à la Guerre en Irak de 2003, militant pro-israélien) et de Bernard-Henri Levy (parrain de SOS Racisme, infatigable soutien du gouvernement israélien et proche des cercles dirigeants du Parti Socialiste).

Le Parti Socialiste pro-arabe? Aux origines d'un mythe

 

Lorsque Mitterrand trahit le programme social au cours des années 1980, il lui faut trouver une cause et un électorat de substitution. C'est auprès des immigrés, via le mouvement anti-raciste, que le Parti Socialiste va alors rechercher son nouveau socle électoral. Favorable à l'ouverture des frontière, le gouvernement PS adopte une attitude paternaliste de protecteur des immigrés arabo-musulmans, qui seraient menacés par le Front National en pleine ascension (ascension favorisée par... le président Mitterrand lui-même, du reste...) C'est ainsi que le Parti Socialiste s'achète, à peu de frais, l'image d'un parti proche des immigrés en général et des Maghrébins en particulier. De là à en faire le "parti des Arabes", il n'y a qu'un pas que beaucoup franchiront très allègrement, et d'autant plus facilement que la droite est alors elle-même en pleine mutation.

Jusqu'aux années 2000, en effet, Jacques Chirac avait tâché de préserver l'orientation pro-arabe (certes atténuée depuis l'époque gaulliste) de son parti. En 1997, le tout-nouveau président défendait à Jérusalem les commerçants arabes. En 2003, la très belle intervention de Dominique de Villepin à l'ONU symbolisait le refus de la guerre en Irak par la France. Mais la campagne présidentielle de 2007 a vu l'émergence d'un nouveau candidat pour la droite: Nicolas Sarkozy, qui s'affichait ouvertement atlantiste et pro-israélien. En quelques années, l'UMP se verra purgée de ses éléments pro-arabes (chiraquiens et gaullistes principalement). Ses nouveaux cadres, ou bien affichent un soutien sans faille à Israel face aux Etats arabes (Jean-François Copé, Nathalie Kosciusko-Morizet, Christian Estrosi...), ou bien adoptent une ligne atlantiste marquée (Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin...) Pendant son mandat, Nicolas Sarkozy multipliera les actions d'hostilité envers les nationalistes arabes (renversement militaire de Kadhafi, rupture avec la Syrie baasiste...) et s'alignera largement sur les désirs israéliens (non-reconnaissance de la Palestine à l'ONU, sanctions contre l'Iran...)

Certains en tirent alors une conclusion simpliste: Nicolas Sarkozy étant pro-israélien, et François Hollande son principal rival pour 2012, ce dernier ne peut être que pro-palestinien! Ce sophisme est renforcé, il est vrai, par l'alliance du Parti Socialiste avec les Verts, traditionnellement proches de la cause palestinienne (plus d'ailleurs par tiers-mondisme pacifiste que par soutien au nationalisme arabe). Les appels du pieds des cadres socialistes envers les musulmans français, majoritairement pro-palestinien, ont permis de consolider le mythe.

 

*  *  *

En apportant son soutien sans faille au gouvernement israélien et au bombardement de Gaza, François Hollande a détruit définitivement ce mythe aux yeux de ceux (pro-israéliens comme pro-palestiniens) qui y croyaient encore. Ce n'était pas une trahison des idéaux de son parti, mais au contraire leur rigoureuse mise en application. Face aux gaullistes et aux communistes, traditionnellement pro-arabes, les socialistes ont toujours été le principal soutien d’Israël en France. On peut l'approuver. On peut le déplorer. Mais en tous les cas, il est bon de rappeler ces héritages diplomatiques fondamentaux.

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10 août 2014 7 10 /08 /août /2014 12:40

Une nouvelle vague de massacres frappe de nouveaux le Proche-Orient. De la Palestine à l'Irak, sans oublier la Libye (où l'ont voit aujourd'hui les résultats catastrophiques de notre intervention militaire de 2011), les haines communautaires semblent plus déchaînées que jamais et prédisent un sombre avenir pour cette région ou vivent côte à côte musulmans, juifs et chrétiens, Arabes, Kurdes et Turcs.

Billet d'humeur du 10 août 2014: Gaza, djihadistes irakiens et élection présidentielle turque

C'est évidemment la tragédie palestinienne qui marque le plus les esprits - et réveille les fractures les plus douloureuses. Comment ne pas être effaré par ce déchaînement de violences et ces bombardements aveugles qui frappent une population majoritairement civile, prisonnière d'un réduit qu'elle ne peut ni fuir, ni protéger? Le comble de l'ignominie est atteint avec ces colons israéliens qui s'installent sur des sièges, comme s'ils étaient au spectacle, pour admirer ce massacre et applaudir chaque bombe lancée sur cette terre ravagée.

 

Mais peut-être plus effarantes encore sont les justifications qu'on essaie d'apporter à ces massacres. Israel ne ferait que "se défendre"; mais depuis quand faut-il tuer près d'un millier de civil pour venger la mort - certes tragiques - de trois citoyens? D'aucuns affirment que le Hamas se cache dans les hôpitaux ou les écoles, ce qui expliquerait la destruction de ces bâtiment. Ce n'est pas impossible (le mépris du Hamas pour la vie de ses citoyens est patent), mais cela justifie-t-il le meurtre de civils, de femmes et d'enfants? Lorsqu'un braqueur prend un otage, fait-on sauter toute la banque pour l'éliminer?

D'autres feignent la fausse naïveté. Jacques Attali se demande pourquoi les Palestiniens ne se cachent pas dans les tunnels creusés par le Hamas. Peut-être parce qu’Israël a affiché son intention de détruire ces tunnels?

Député de l'UDI et conseiller de Benjamin Netanyahou, le Franco-Israélien Meyer Habib parcours tous les plateaux de télévision pour expliquer qu'Israel représente la civilisation, la bonté, la grandeur d'âme, face à la "barbarie islamiste". Comment ce subtil analyste explique-t-il alors que le Hamas sorte renforcé de l'opération menée par Israël?

 

La position du Parti Socialiste est écœurante - mais qui pouvait attendre autre chose de ce parti? Celle de l'UMP l'est tout autant. Le FN se tait piteusement. Seul le vieil axe "gaullo-communiste" (Mélenchon, Villepin, Dupont-Aignan...) réagit avec un peu de dignité. Et rappelle la position traditionnelle de la France: sécurité pour les Israéliens, liberté et dignité pour les Palestiniens. Un juste milieu oublié depuis longtemps par les politiciens au pouvoir...

Non moins écœurantes sont les réactions qui tentent d'associer toute critique des bombardements israéliens à de l'antisémitisme. Ces amalgames auquel se livrent une poignée de fanatiques (en vrac: Manuels "el Blanco" Valls, le triste clown journalistique Frédéric Haziza, le néo-con Ivan Rioufol...) sont terriblement dangereux.

Associer les juifs à Israel, c'est aussi injuste et raciste qu'assimiler les musulmans au Qatar ou à l'Arabie Séoudite. Confondre une religion, que ce soit le judaïsme ou l'islam, avec un Etat - en particulier un Etat belliqueux et agressif - est une absurdité totale.

Scandaleuse aussi est la complaisance des autorités envers la Ligue de Défense Juive, dont on semble seulement découvrir l'existence, alors que ses milices tabassent et menacent depuis de longues années.

Bien sûr, les dérives que l'on a pu voir dans certaines manifestations (casseurs, slogans antijuifs...) sont inacceptables, scandaleuses. Et l'on ne peut que déplorer la présence de mouvement islamistes violents, tels les représentants du Hamas ou de certains groupes salafistes. Comment peuvent-ils défiler ainsi, alors qu'ils ont finalement une lourde responsabilité dans le malheur des Palestiniens? Toutefois, on ne saurait réduire les adversaires de la politique israélienne aux antisémites ou aux islamistes, bien loin de là!

 

Un petit mot, justement, sur le Hamas. Fondé en grande partie pour discréditer la résistance nationaliste palestinienne et la concurrencer, ce mouvement profite des massacres de Gaza pour se présenter comme le pôle de la résistance. Qu'est-ce que c'est que cette blague? Qu'est-ce donc que cette résistance qui, en huit ans, n'a pas été foutue d'attaquer un seul objectif militaire israélien? Qui n'a apporté que le malheur, la violence et la répression aux Palestiniens? Qui, par ses lubies obscurantistes, a empêché l'émergence d'une élite intellectuelle palestinienne comparable à celles qui ont mené le combat de la décolonisation au XXème siècle?

Les Palestiniens, poussés au désespoir par l'intransigeance israélienne, ont élu le Hamas. Il faut respecter ce vote, et traiter avec ce mouvement. Mais il ne faut jamais oublier qu'il est le meilleur ennemi, c'est-à-dire l'allié objectif, d’Israël. Et ce n'est pas un hasard si chaque opération israélienne conduit, in fine, à renforcer le Hamas. Au détriment, bien sûr, des nationalistes palestiniens.

Il est vrai que, vu le ramassis de collabos et de corrompus qu'est devenue l'OLP, le Hamas a beau jeu de prospérer sur le vide ainsi laissé. Les faucons israéliens se délectent de ce désastre. Et les pacifistes, en Israël comme en Palestine, se voient de plus en plus marginalisés.

 

J'ai lu cet été un de ces pacifistes, l'historien israélien Schlomo Sand. Son excellent ouvrage Comment le peuple juif fut inventé combine un profond humanisme avec une analyse précise fondée sur une culture solide. Un livre qui explique le problème fondamental d’Israël: au lieu de se penser comme l'Etat de l'ensemble de ses citoyens, il se pense comme l'Etat d'un peuple qui, en réalité, n'existe pas.

Billet d'humeur du 10 août 2014: Gaza, djihadistes irakiens et élection présidentielle turque

Assez parlé d’Israël et de la Palestine. Une autre tragédie se jouait à la même période en Irak, où les massacreurs de l'EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant, mouvement djihadiste sunnite) persécutaient impitoyablement les chrétiens, et depuis peu les Yézidis, autre minorité religieuse locale.

Naturellement, certains ont tenté, de manière tout à fait indécente, de mettre ces deux tragédies en concurrence. Certains défenseurs d'Israel se posent ainsi en protecteurs des chrétiens d'Orient, histoire de détourner l'attention des crimes de Tsahal. Inversement, des manifestants pro-palestiniens restent silencieux sur les massacres commis par l'EIIL - comme s'il refusaient de dénoncer ce mouvement islamiste qui n'a pourtant rien à envier en barbarie, bien au contraire, aux faucons du Likoud.

 

L'Irak, donc. Pays qui, dans les années 1970, sous l'impulsion d'un nationalisme arabe en pleine vigueur, était devenu le plus alphabétisé et l'un des plus modernes du monde arabe. C'était avant les premières erreurs de Saddam Hussein (guerre contre l'Iran, écrasement des soulèvements kurdes...) qui ont fini par le mener à sa perte.

La responsabilité principale de ce fiasco revient aux Américains. En renversant Saddam Hussein et en détruisant l'appareil d'Etat baasiste, ils ont signé l'arrêt de mort de l'Irak en tant que Nation. Aujourd'hui, l'Irak démocratique et pacifié que nous annonçaient certains éditocrates atlantistes (coucou Ivan Rioufol) nous semble bien éloigné. Les exactions du gouvernement chiite de Nouri al-Maliki ont fourni un terreau fertile à l'émergence de mouvements djihadistes sunnites. Ces mouvements ont ensuite été soutenus par l'Occident (Etats-Unis, France, Turquie...) face à Bachar al-Assad. Avant de prendre le contrôle de régions entières.

 

Les chiites et les Kurdes, qui avaient applaudi le renversement de Saddam Hussein, risquent paradoxalement d'être les premières victimes du vide laissé par son absence. Triste ironie du sort.

Car oui, ce sont les chiites, les laïcs arabes, les Kurdes, les chrétiens, les Yézidis, qui sont les premières cibles de l'EIIL. Les crétins qui se réjouissaient de l'émergence d'un grand Califat "terreur d'Israel et de l'Occident" (sic) doivent bien se le mettre dans le crâne: l'EIIL n'a pas du tout l'intention de combattre Israel (ils l'ont même précisé). Courageux, mais pas téméraires, nos vaillants djihadistes. C'est quand même moins risqué d'égorger des prisonniers de guerre chiites que d'aller défier les missiles israéliens...

Billet d'humeur du 10 août 2014: Gaza, djihadistes irakiens et élection présidentielle turque

Mais ce titre de Calife que l'EIIL prétend défendre est très convoité. Un peu plus au nord, un certain Recep Tayyip Erdoğan se verrait bien le porter, lui aussi. Et ça tombe bien, car c'est aujourd'hui même que l'élection présidentielle turque lui apportera une victoire éclatante.

Comment s'en étonner, du reste? Le pâle candidat qui lui sert de concurrent, Ekmeleddin Ihsanoğlu, ressemblait depuis le début à une erreur de casting. Choisi pour rassurer l'électorat conservateur, cet ancien président de l'Organisation de la Conférence Islamique n'a pas séduit les laïques ni les alévis, sans parvenir à mordre sur l'électorat AKP. La logique démocratique est de toute façon avec Erdoğan: le poids électoral d'une population anatolienne et stambouliote conservatrice lui assure une victoire mathématique et automatique sur les élites européanisées.

 

Sûr de cette victoire, Erdoğan s'est d'ores et déjà permis quelques piques contre les Arméniens ou les alévis. Histoire de bien leur faire comprendre qu'ils n'ont aucune place dans sa vision de la Turquie. Il savoure sa revanche sur Atatürk et son héritage, qu'il détruit lentement mais sûrement. Faut-il en conclure que le siècle kémaliste touche à sa fin?

Résultats ce soir.Je prédis, comme je l'ai fait depus le début, une victoire d'Erdoğan avec plus de 50% des voix. Son rival sera à 35%. Quant au candidat des Kurdes - voué à l'échec en raison même du caractère communautaire, non assumé mais visible, de sa candidature - il ne devrait être qu'entre 10 et 15%.

 

Le Proche-Orient ne nous vend pas du rêve. Même les plus optimistes devront convenir que la situation y est bien sombre - plus peut-être qu'elle ne l'a jamais été...

Et Dieu doit bien rire en regardant ses adorateurs s'entre-massacrer en son nom.

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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 00:08

Les récentes victoires du groupe islamiste EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant) étaient parfaitement prévisibles. Elles sont la conséquence logique de l'invasion américaine de 2003, mais aussi plus généralement du double-jeu de l'Occident vis-à-vis des groupes djihadistes. La brutale attaque des djihadistes pourrait bien marquer la destruction définitive du pays, et bouleverser le paysage géopolitique de la région.

 

Comment les Américains ont détruit l'Irak

 

Disons le clairement, et répétons-le autant de fois que nécessaire: les Occidentaux en général, et les Américains en particulier, portent une écrasante responsabilité dans les malheurs qui frappent aujourd'hui l'Irak. Naturellement, Saddam Hussein a commis des erreurs terribles, la plus grave ayant été l'agression presque gratuite de l'Iran (soutenue, du reste, par Washington et Paris). Les massacres de Kurdes, la rupture avec le Baas syrien ou l'invasion du Koweït sont également à mettre au compte du dictateur déchu.

Néanmoins, l'Irak restait dans les années 1980 un pays relativement stable, qui aurait pu se reconstruire après la guerre désastreuse contre l'Iran.

Mais en maintenant le pays sous embargo plusieurs années durant, les Occidentaux ont accentué sa ruine. Ces sanctions, responsables de la mort de plus de 500 000 civils irakiens, ont par ailleurs profondément marqué toute une génération. Une génération élevée dans la famine, la misère et la haine de l'Occident qui les lui infligeait, une génération que l'on retrouve aujourd'hui largement dans les groupes djihadistes qui ravagent le pays.

L'invasion américaine de 2003, fondée sur des mensonges éhontées, a été le coup de grâce. Sagement, la France a combattu cette guerre, s'exposant à la vindicte des bellicistes américains.

Il n'a fallu que quelques mois aux Occidentaux pour gagner cette guerre, mais ils n'ont jamais su gagner la paix. En faisant tomber Saddam Hussein, puis en le faisant tuer d'une manière particulièrement humiliante, ils ont créé de terribles fractures au sein de la société irakienne. En détruisant tout l'appareil d'Etat baasiste, ils ont privé le pays de sa structure de fonctionnement. En encourageant le séparatisme, ils ont brisé l'unité de cette nation multiethnique et multiconfessionnelle. En un mot comme en mille, c'est à la destruction barbare et irréfléchie d'un pays que l'on a pu assister.

Le processus est désormais irréversible. On ne peut reconstruire ce qui a été brisé. Mais on peut à tout le moins en tirer des leçons: ceux qui prêchaient pour une intervention occidentale en Syrie devrait méditer sur le triste exemple irakien. Ajoutons d'ailleurs que les groupes qui s'emparent aujourd'hui de l'Irak sont les mêmes qui ont combattu Bachar al-Assad en Syrie, recevant de ce fait le soutien de l'Occident...

L'avenir incertain d'un Irak au passé brisé

Perspectives nationales et régionales

 

Des trois possibilités d'évolution de la situation se dégagent: une victoire des djihadistes, une victoire provisoire de l'armée irakienne, ou l'éclatement du pays. Dans tous les cas, nul doute que les rapports géopolitiques de la régions en seront sensiblement affectés.

Il y a tout d'abord un scénario catastrophe, qui verrait les djihadistes s'emparer de l'ensemble du pays et y instaurer leur tyrannie. Ce scénario est redouté par tous les pays de la région (en particulier l'Iran, qui se verrait coupé de ses alliés chiites au Liban et en Syrie), et a finalement peu de chances de se réaliser.

Le scénario "optimiste" serait une victoire des troupes loyalistes sur les djihadistes et la reprise en main du pays. C'est possible, en particulier si le gouvernement de Bagdad reçoit l'aide de l'Iran. Mais ce ne serait qu'une victoire sans lendemain, car les profondes fractures qui divisent le pays persisteraient. Le gouvernement irakien est l'héritier des "collabos" qui ont applaudi et soutenu l'intervention et l'occupation américaines. Corrompu et autoritaire, il n'est reconnu ni par les sunnites laïques (qui ne lui pardonnent pas la persécution du Baas et de ses alliés), ni par les Kurdes (qui cherchent leur autonomie locale), ni par les islamistes (qui lui reprochent son atlantisme). Il sera donc incapable à moyen terme de garantir la stabilité du pays.

Le troisième scénario, le plus probable, est celui d'une partition progressive du pays. On peut prévoir un territoire kurde plus ou moins indépendant au nord; allié de la Turquie, il serait un gage de stabilité dans la région et se développerait rapidement grâce au pétrole. Au sud, un territoire chiite sous protection iranienne pourrait se dessiner; pour résister aux assauts du nord, il aurait besoin de l'aide de l'Iran et perdrait de fait toute indépendance. Reste à savoir ce que deviendrait le centre du pays. Et les perspectives sont assez sombres. Les sunnites laïques du Baas ayant été persécuté (ou s'étant rallié au fondamentalisme), ce sont les groupes islamistes qui ont le plus de chances de tenir le terrain, et notamment le terrible EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant, ancienne filiale d'Al-Quaïda).

Cette situation serait particulièrement dangereuse pour la Syrie voisine, qui vient juste de triompher de ces groupes djihadistes, et qui pourrait se voir à nouveau confronter à leurs assauts. L'Iran aussi se verrait menacer, ainsi que la Turquie. Quant aux autres territoires irakiens, ils leur faudra batailler pour garder les villes frontalières - Mossoul pour les Kurdes, Bagdad pour les chiites. Cette nouvelle donne pourrait être d'ailleurs l'occasion d'un rapprochement inédit entre la Turquie, le Kurdistan irakien et l'Iran.

Notons dans tous les cas quelques grands perdants du processus: les chrétiens, tout d'abord, autrefois protégés par Saddam Hussein, et qui ont été massivement tués ou chassés du pays depuis l'intervention américaine. Les Turkmènes, ensuite, qui se verraient coincés entre les djihadistes arabes et les nationalistes kurdes. Les sunnites laïques, enfin, et notamment les anciens militants du Baas, haïs tant par les chiites et les Kurdes que par les groupes islamistes.

 

* * *

Y-a-t'il un moyen de sauver l'Irak? Non. Si le pays sort de ses épreuves, ce sera seul. Les Américains, fidèles à leurs méthodes, envisagent un bombardement.

Mais une intervention étrangère, qu'elle vienne de l'Occident ou des pays arabes, ne pourrait qu'aggraver la situation. Tout au plus peut-on imaginer une coopération entre les pays voisins (Iran, Turquie, Syrie) pour tâcher d'enrayer la machinerie djihadiste. Ce pourrait même être l'occasion pour l'Iran de revenir dans les bonnes grâces occidentales, en jouant un rôle stabilisateur dans la région. Mais l'Irak ne sortira pas pour autant de la misère et des divisions ethniques et religieuses. Rien n'est plus facile que désintégrer une nation en difficulté; rien n'est plus dur que de la reconstruire le moment venu...

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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 13:48

L'élection présidentielle égyptienne va consacrer sans nul doute la victoire du maréchal al-Sissi, et les Occidentaux salueront cette victoire d'un homme perçu comme laïc et modernisateur. Grave sottise. L'autocrate égyptien appartient à un courant idéologique qui s'est imposé au Moyen-Orient à partir des années 1970: il s'agit de ces conservateurs pro-américains, religieux, capitalistes et autoritaires qui ont prétendu incarner l'Etat laïc et faire barrage aux islamistes. Tous, en effet, ont persécuté les militants islamistes - et souvent avec une violence terrible. Mais, en refusant toute réforme sociale et détruisant tout l'héritage des progressistes, ils ont ouvert un boulevard au forces fondamentalistes. Pire, pour couper l'herbe sous le pied des islamistes (mais aussi pour combattre le communisme), ils ont pris d'eux-mêmes l'initiative de réislamiser leur pays ... tout en maintenant leur dictature au nom de la laïcité. Retour sur un demi-siècle d'imposture.

De Kenan Evren au maréchal al-Sissi: ces faux-laïcs et vrais réactionnaires du Moyen-Orient

Sadate, le précurseur

Anouar al-Sadate, héritier auto-proclamé de Nasser qui dirigea l'Egypte de 1970 à 1981, est le prototype de ces chefs d'Etat qui, tout en se proclamant laïcs et modernistes, ont en réalité entamé un double mouvement de réislamisation du pays et de persécution de la gauche progressiste.

Anouar al-Sadate conserve encore aujourd'hui, chez certaines sources occidentales, l'apparence d'un dirigeant laïc et moderniste, en grande partie du fait de son assassinat par un groupe islamiste. On oublie pourtant que c'est lui qui fût à l'origine de la libération de nombreux combattants islamistes emprisonnés par Nasser; une partie d'entre eux (avec le soutien du Pakistanais Zia-ul-Haq et du Turc Kenan Evren) furent envoyés combattre les Soviétiques en Afghanistan.

Au niveau intérieur, Anouar al-Sadate se montra aussi indulgent envers les islamistes, qu'impitoyable envers les communistes et les socialistes, poursuivis et emprisonnés en masse. L'ironie de l'histoire est que, tout en se proclamant fidèle héritier de Nasser, il s'attela à détruire toute son oeuvre. Là où le Raïs encourageait les mesures de contraception, Sadate se lança dans une politique nataliste suicidaire au vu de la situation économique et géographique de son pays. Il mit également fin à la politique de redistribution des terres entamée par son prédécesseurs et lança les persécutions envers les chrétiens coptes, jusque-là protégés.

Comme beaucoup de ses pairs, Anouar al-Sadate a payé très cher cette dangereuse politique, lorsqu'un commando islamiste l'a assassiné le 6 octobre 1981. Cela n'a pas empêché son successeur Hosni Moubarak de suivre la même voie: persécuter les islamistes tout en ratissant sur leurs plates-blandes et écraser le progressisme nassérien.

 

La Turquie, du kémalisme à la synthèse turco-islamique

Lorsque l'on écoute les profanes parler de la vie politique turque, on se heurte très vite à deux idées reçues parfaitement fausses: le pays aurait été dirigé jusqu'aux années 1990 par une dictature laïque et kémaliste; et le parti islamique, l'AKP, aurait représenté une rupture avec cette dictature.

L'analyse est doublement fausse. D'abord parce que ce ne sont pas les kémalistes, mais la droite conservatrice qui a exercé le pouvoir (souvent dictatorial) la majorité du temps (1950-1960 avec Adnan Menderes, tout au long des années 1960 et 1970 avec Süleyman Demirel, 1980-1993 avec Kenan Evren puis Turgut Özal). Ensuite, parce que l'AKP, loin d'être en rupture avec cette droite conservatrice, a repris la plus grande part de son héritage.

La gauche progressiste est devenue marginal en Turquie à partir des années 1960, mais toute l'habileté de la droite réactionnaire a été de récupérer le kémalisme et de le réinterpréter à sa guise, pour déboucher sur cette étonnante construction idéologique: la synthèse turco-islamique. Mélange de nationalisme ethnique et de conservatisme religieux, cette idéologie qui a culminé après de coup d'Etat de 1980 était bien éloignée des idéaux originels de la République kémaliste (jacobine, sociale et laïque). Mais tout le génie des dirigeants militaires et leur chef Kenan Evren a été de se présenter en défenseurs de la laïcité, ce qui leur permettait de persécuter leurs concurrents islamistes... tout en appliquant une politique quasiment identique (quoi que davantage atlantiste).

On ne peut pas comprendre la vie politique turque si on ne connaît pas l'existence de cette troisième force, qui a permis le retour au pouvoir des islamistes, tout en reprenant à son compte le folklore kémaliste.

 

La droite iranienne cocufiée par ses alliés religieux

Mêmes idées reçues au sujet de l'Iran: le pouvoir laïc du Shah (l'empereur) aurait été renversé en 1979 par les islamistes. C'est simpliste, mais la réalité est bien plus complexe.

Dans les faits, l'idéal progressiste et nationaliste a été incarné par un homme: Mohammad Mossadegh, qui fut aussi Premier Ministre de 1951 à 1953. En plus des réformes sociales et sociétales qu'il a portées, on retient son combat pour tenter de nationalisation le pétrole iranien, totalement dépendant des entreprises britanniques.

A-t-il été soutenu dans cette tâche par le Shah et la droite iranienne? Loin de là! Pendant que Mossadegh tâchait de moderniser son pays, le Shah, les islamistes, la CIA et les Britanniques complotaient tous ensemble, comme larrons en foire, pour le renverser. Ce sera chose faite avec le coup d'Etat du 19 aout 1953, qui permettra au Shah de récupérer ses pleins pouvoirs (avec le soutien, donc, des islamistes et des Occidentaux), et de mettre en place une dictature personnelle impitoyable.

25 ans plus tard, le vieux souverain sera lâché par ses alliés islamistes. Ces derniers prendront le pouvoir et instaureront un régime de répression tout aussi dur. Vae victis.

 

Saddam, al-Assad et Kadhafi: ces cas à part

L'Irak est un cas à part dans la région, car c'est ici le schéma inverse que l'on a rencontré: Sassam Hussein était avant tout le pourfendeur de la gauche socialiste et communiste, et n'a pas hésité à se réclamer de la religion, surtout vers la fin de sa carrière. Et c'est à la suite d'un coup d'Etat contre le gouvernement de gauche du général Kassem qu'il est arrivé au pouvoir.

Et pourtant... il fut également l'initiateur de grandes lois sociales, notamment sur l'éducation et la libération des femmes, et le protecteur des chrétiens d'Irak. Saddam Hussein est un personnage plein de paradoxes: massacreur des Kurdes, mais fondateur de la première province kurde autonome de la région; fidèle allié des Américains, devenu malgré lui un symbole de leurs crimes et manipulations.

En réalité, Saddam Hussein reste un personnage insaisissable; prototype du nationaliste arabe, il a suivi une trajectoire en zigzag, où il a été tantôt un Sadate, tantôt un Atatürk, pour finit comme un vulgaire Menderes.

Même destin tragique pour Kadhafi, mais avec un autre parcours encore: fougueux révolutionnaire nassérien, le Guide avait fini comme autocrate réactionnaire et réislamisé. Ce faisant, il ouvrait la voie aux milices intégristes qui, avec la complicité de la France et de l'OTAN, ont fini par le renverser le lyncher ignoblement.

Bachar al-Assad est l'exception la plus remarquable parmi les dirigeants cités, pour une raison fort simple: étant lui-même issue d'une communauté religieuse minoritaire, les alaouites, il n'a jamais tenté de réislamiser le pays, sachant très bien qu'il ne pourrait pas en profiter, la Syrie étant majoritairement sunnite. En revanche, et comme ses homologues egyptien ou irakien, il ne s'est pas privé pour persécuter la gauche progressiste et les communistes... avant de réaliser, face aux soulèvements de 2011, qu'ils étaient ses partenaires les plus fiables. D'où un rapprochement inédit avec cette gauche révolutionnaire qu'il combattait originellement.

 

Vers la victoire d'une nouvelle imposture en Egypte?

On a pu remarquer que, dans tous les cas cités, aussi bien en Egypte qu'en Turquie ou en Iran, la droite conservatrice avait été soutenue par un Occident qui voyait en elle le meilleur rempart contre l'islamisme révolutionnaire et contre le communisme. La même situation se reproduit en Egypte où les Occidentaux saluent en Abd El Fatah al-Sissi, le général ayant pris le pouvoir suite au coup d'Etat de 2012, un dirigeant laïc et moderniste.

Rien n'est plus faux. Le maréchal al-Sissi incarne au contraire cette tendance conservatrice de la droite égyptienne anti-nassériste, anti-communiste, libérale au plan économique et réactionnaire au niveau religieux. En témoigne le soutien que lui apportent les salafistes égyptiens et l'Arabie Séoudite. Il ne faut pas se méprendre: si le maréchal al-Sissi persécute les Frères Musulmans, ce n'est pas en raison de leur islamisme, mais de leur caractère révolutionnaire.

Le vrai progressisme social et laïc en Egypte est incarné par Hamdeen Sabbahi, militant nassériste qui est également le seul adversaire du maréchal al-Sissi à l'élection présidentielle. Snobbé par les élites occidentales, écrasé dans cette guerre sans pitié entre les frères jumeaux que sont les militaires conservateurs et les Frères Musulmans, il aurait pourtant été le seul espoir de voir naître une nouvelle politique au Moyen-Orient. Trop tard. Les Atatürk, Bourguiba et autres Nasser ont déjà perdu la bataille. Non pas à cause des islamistes, mais à cause de ceux-là mêmes qui se prétendaient leurs héritiers.

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Aurélien Denizeau - dans Moyen-Orient
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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 17:21

Le scandale qui secoue le gouvernement turc témoigne des profondes divergences qui se sont creusées entre le Premier Ministre, Recep Tayyip Erdoğan, et la confrérie Hizmet ("service") du prédicateur Fethullah Gülen. Cette division traverse le parti au pouvoir, tiraillé entre les fidèles du Premier Ministre et les adeptes de la confrérie Gülen. En-dehors des éternelles lamentations sur la corruption (qui n'est pas une nouveauté en Turquie) et de la réjouissance un peu rapide de ceux qui croient à la chute prochaine du gouvernement AKP, que peut-on d'ores et déjà dire de cette affaire?

Règlement de compte à AKP Corral?

Qui est Fethullah Gülen, cet ancien allié du gouvernement Erdoğan?

 

Au coeur de ce scandale, il y a un homme, Fethullah Gülen. Cet influent prédicateur avait quitté la Turquie dans les années 1990 pour s'installer aux Etats-Unis. Il s'y est fait le promoteur d'une politique défendant tout à la fois la réislamisation culturelle et sociale de la Turquie, et l'instauration d'un modèle capitaliste ultralibéral.

Dans les années 2000, le mouvement Gülen a apporté son soutien à l'AKP (Parti de la Justice et du Développement) de Recep Tayyip Erdoğan. Les deux partis avaient tout à y gagner. La confrérie Gülen profitait de son influence (en particulier dans les milieux de l'éucation, de la justice et de la police) pour soutenir l'AKP qui, en retour, mettait en place la réislamisation du pays et le capitalisme prônés par Fethullah Gülen. Cette alliance a fonctionné près de dix ans, au bénéfice des deux partenaires. Pourquoi se brise-t-elle aujourd'hui?

 

Un divorce qui fragilise la sphère islamiste turque

 

Les premières scissions sont apparues à la fin des années 2000. Le rapprochement du gouvernement turc avec l'Iran, et ses violentes critiques contre Israel (quoique non suivies d'effets) ont été mal acceptées par Fethullah Gülen, partisan d'une géopolitique alignée sur les Etats-Unis. Par ailleurs, la gestion catastrophique des manifestations de Taksim par Recep Tayyip Erdoğan a fragilisé l'AKP et, au-delà, l'ensemble de la mouvance islamique.

 

Loin d'écouter les mises en garde que lui adressait la confrérie, le Premier Ministre Erdoğan s'est dressé contre elle. Il a multiplié les purges au sein de la police et de la justice, en vue d'en chasser les adeptes de Fethullah Gülen, puis a décidé de faire fermer les écoles "Dershâne", dont la plupart appartenaient à sa confrérie.

L'affaire de corruption qui éclabousse aujourd'hui le gouvernement est évidemment un retour de bâton. La corruption n'est pas une nouveauté en Turquie, et l'implication personnelle de Fethullah Gülen dans cette affaire montre bien que le but du scandale est de faire chuter son ancien allié Erdoğan, trop incontrôlable.

 

L'affaire divise au sein même de l'AKP, dont certains membres remettent ouvertement en cause Recep Tayyip Erdoğan, après l'avoir soutenu pendant des années. Le Président Abdullah Gül ou le Vice-Premier Ministre Bülent Arinç sont d'ailleurs réputés proches de la confrérie Gülen. D'autres ministres et députés restent fidèles à Erdoğan, soit par hostilité à la confrérie, soit parce qu'ils estiment que c'est dans leur intérêt. De rudes tensions sont donc à prévoir au sein de l'AKP dans les semaines et les mois à venir...

 

 

Un futur politique incertain pour la Turquie

 

Ce conflit est d'autant plus étonnant qu'aucun des deux parties ne semble pouvoir y gagner quoi que ce soit. Il est vrai que Recep Tayyip Erdoğan risque de sortir bien affaibli de cette crise; surtout, sa candidature à l'élection présidentielle de 2014 pourrait être compromise.

Mais la confrérie Gülen ne pèse pas grand-chose sans l'AKP et ses millions d'électeurs. Ce petit peuple anatolien qui a permis aux islamistes turcs de prendre et de garder le pouvoir, c'est Erdoğan qui a su le mobiliser. Sans la personnalité charismatique du Premier Ministre, l'AKP n'est pas sûre de conserver cet électorat. La confrérie Gülen pourrait tenter de remplacer Erdoğan par un politicien plus prudent, plus habile, plus atlantiste - et finalement plus dangereux pour l'héritage kémaliste. Mais encore faudrait-il trouver une personnalité capable de mobiliser autant qu'Erdoğan. Et pour le moment, aucune figure crédible ne se profile à l'horizon...

 

Et l'opposition? En théorie, et si elle a la prudence de rester neutre vis-à-vis de ce conflit fratricide, elle peut en profiter pour reprendre des couleurs. Mais le CHP, le parti kémaliste, ne pourra représenter une opposition crédible que s'il arrive à obtenir le soutien tout à la fois du BDP (mouvement autonomiste kurde, libertaire et gauchisant) et du MHP (mouvement nationaliste). Ce qui relèverait tout bonnement de l'exploit.

 

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Aurélien Denizeau - dans Moyen-Orient
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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 14:15

L'incompétence avec laquelle Laurent Fabius a géré les négociations de Genève avec l'Iran s'apparente à de la trahison et témoigne, s'il en était encore besoin, que sa place n'est pas au Ministère des Affaires étrangères. Avec une rare pugnacité, le patron du Quai d'Orsay s'est évertué à saboter, en profondeur, tout le travail effectué pendant des mois par les diplomates français, occidentaux et iraniens.

Iran: Laurent Fabius trahit les intérêts français

Outre que les sanctions contre l'Iran, qui ont plongé le peuple iranien dans la misère et les privations, sont une violation flagrante des droits humains, elles vont à l'encontre des intérêts français. L'ensemble des spécialistes s'accordent pour dire que la France a perdu d'importants marchés en Iran, en refusant les échanges économiques avec ce pays. Les mauvais chiffres de Renault, et les licenciements massifs qui ont suivi, sont directement liés au retrait de cette entreprise du marché iranien.

D'autre part, en refusant toute négociation avec l'Iran, la France est en train de se ridiculiser sur la scène internationale. Bien sûr, elle s'attire l'hostilité du nouveau pouvoir iranien (pourtant bien plus ouvert que le précédent) et de ses alliés. Mais elle gêne également les Américains, les Britanniques ou les Allemands, qui étaient prêts à la négociation.

Laurent Fabius sait tout cela. Et pourtant, par son attitude intransigeante, il a trahi tous les intérêts français. Pour quel profit?

Bien sûr, chacun a en tête Israel, hostile depuis le début aux négociations avec l'Iran. Le gouvernement ultra-droitier de Benjamin Netanyahou (qui vient d'annoncer son intention de nommer le fasciste Avidgor Lieberman aux Affaires étrangères), obsédé par sa haine des Iraniens, a fait pression sur la France pour qu'elle bloque les négociations. Ces pressions ont été relayées par des mouvements communautaristes et influents comme le CRIF ou Europe-Israel.

On peut d'ailleurs noter que la position israélienne est particulièrement stupide, dans un contexte ou l'islamisme sunnite déstabilise toute la région (en particulier la Syrie, l'Égypte et la bande de Gaza...), et ouvre des portes à Al-Quaïda. L'Iran, puissance chiite, à la diplomatie réaliste, est un pôle de stabilité et un rempart contre le djihadisme sunnite. Il abrite une importante communauté juive, qui pourrait servir de lien de transmission.

À long terme, un rapprochement israélo-iranien serait parfaitement logique et rationnel. Les réalistes israéliens l'ont bien compris, et sont de plus en plus nombreux à critiquer la position de Benjamin Netanyahou.

Si Laurent Fabius a adopté la position de l'extrême-droite israélienne, il défend également les intérêts des monarchies sunnites du Golfe, en particulier de l'Arabie Séoudite et du Qatar. Ces deux pays haïssent l'Iran, parce que c'est une République, parce que c'est un pays chiite, et parce que c'est une nation persanne.

On sait que le Qatar, en particulier, dispose d'importants moyens de pression sur la France, où il investit massivement. Cela explique en partie la position française en Syrie, et cela explique naturellement aussi l'hostilité du gouvernement français à l'Iran. Il est probable que les monarchies sunnites ont promis moult récompenses à Laurent Fabius s'il les aide dans le djihad anti-chiite et anti-iranien.

Or, un Ministre des Affaires étrangères français est censé défendre les intérêts de la France. Et ces intérêts français réclament la fin des sanctions contre l'Iran et l'ouverture de négociations. N'en déplaise aux Israéliens ou aux islamistes sunnites.

Laurent Fabius a échoué à remplir sa mission. Contaminé par l'idéologie néo-conservatrice, il a ridiculisé la France sur la scène internationale et démontré son incapacité à diriger la diplomatie française.

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 22:11

Né en Égypte en 1926, expulsé de ce pays par Nasser en 1962 en raison de ses positions radicales, Youssef al-Qaradawi est une des grandes figures de l'islamisme sunnite moderne. Revendiquant l'héritage d'Hassan el-Banna (fondateur des Frères Musulmans), il bénéficie d'une grande influence dans le monde arabe, mais également auprès des milieux islamistes d'Europe et plus spécialement de France. Encore méconnu du grand public européen, ce personnage est pourtant un acteur essentiel des drames qui frappent le Moyen-Orient ces dernières années.

Un idéologue des djihadistes syriens: qui est Youssef al-Qaradawi?

 

Un important théoricien du Djihad

 

Avant toute chose, Youssef al-Qaradawi est un écrivain, auteur d'une masse volumineuse d'ouvrages consacrés à l'islam. Doté d'une culture solide et d'une certaine indépendance d'esprit, il se démarque des salafistes les plus radicaux par des positions moins extrémistes (estimant par exemple que la peine de mort n'est pas obligatoire envers les apostats, ou condamnant la destruction de statues de Bouddha par les Taliban...)

 

Cependant, le fond de son idéologie demeure extrêmement réactionnaire. Youssef al-Qaradawi rejette la sécularisation des pays arabes et estime qu'aucune loi ne devrait aller à l'encontre de la charria, la loi islamique. Surtout, dans son massif ouvrage Fiqh al-jihad(jurisprudence du djihad), il se pose en théorien de la guerre sainte.

S'il admet volontiers que le djihad, en bien des occasion, consiste en un simple effort sur soi (tel que l'interprètent un certain nombre de savants musulmans modernes), il n'écarte pas le conflit armé. Il affirme que les musulmans doivent combattre "l'injustice", la "tyrannie" et la "dictature", les armes à la main si nécessaire; or, ce sont là des notions bien floues, et al-Qaradawi laisse la porte ouverte à toutes les interprétations.

 

C'est ainsi qu'il avait soutenu les groupes terroristes attaquant l'Algérie dans les années 1990. C'est ainsi aussi qu'il a justifié les attentats-suicides en Palestine, sans la moindre prise de distance.

 

 

Le baiser de la mort à la Palestine

 

"Les opération martyrs sont l'arme que Dieu a donné aux pauvres pour combattre les forts. C'est la compensation divine. La société israélienne est une société militaire. Leurs hommes et leurs femmes sont des soldats dans l'armée, qui peuvent être rappelés à tout moment. Et si un enfant ou un vieux est tué dans ces opérations, il n'est pas visé mais c'est par erreur, et en conséquence des nécessités absolues de guerre, et les nécessités absolues lèvent les interdictions."

 

C'est par ces mots que notre homme justifiait, en 2004, les attaques terroristes en Israel. Il est vrai qu'il est un des plus fidèles soutiens du Hamas (dont la création a eu pour effet principal, comme le souhaitaient les stratèges israéliens, de briser l'unité du nationalisme palestinien). Cette position est doublement criminelle, à l'égard des civils israéliens, mais également du peuple palestinien.

Après 60 ans de combats, il apparaît clairement que le sort des armes sera toujours défavorable aux Arabes. Si le Palestiniens veulent un jour obtenir cet État souverain qu'ils revendiquent légitimement, il leur faut une autre stratégie: la formation d'une élite intellectuelle, politique et scientifique; des appuis internationaux solides; et surtout, une image irréprochable face à un État israélien dont les soutiens s'effritent au fur et à mesure que ses gouvernements se radicalisent.

Le Hamas ne suit pas du tout cette voix. Encourager les attentats-suicides et le terrorisme, c'est condamner les Palestiniens à la diabolisation et à une guerre sauvage dont ils sortiront toujours perdants. Youssef al-Qaradawi est intelligent. Il le sait très bien.

Mais il sait aussi qu'en choisissant la radicalité démagogique, il s'assure une base de soutiens solide et fiable.

 

L'antisionisme qu'il professe dérape parfois dangereusement vers un racisme affiché. Ainsi affirmait-il en 2009:

"Tout au long de l'histoire, Dieu a imposé aux juifs des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. Avec tout ce qu'il leur a fait — et bien qu'ils aient exagéré les faits — il a réussi à les remettre à leur place. C'était un châtiment divin. Si Dieu le veut, la prochaine fois, ce sera de la main des croyants." On s'abstiendra de commenter.

 

De l'internationalisme islamique à l'impérialisme qatari?

 

Curieusement, Youssef al-Qaradawi oublie toute idée de lutte contre "l'injustice" et le "despotisme" lorsque cela s'appliquer à son pays d'adoption, le Qatar. Il est vrai que la famille royale qatarie lui a confié la présidence d'honneur de la Qatar Islamic Bank, ainsi qu'un soutien financier continu. On oublierait ses convictions pour moins que ça!

 

On a ici l'exemple d'un pacte solide où une dictature implacable assure la protection d'un influent prédicateur religieux qui, en retour, joue de son ascendant dans le monde arabe sunnite pour étouffer toute revendication démocratique (contrairement au régime séoudien, le régime qatari n'est guère attaqué par les Frères Musulmans et les salafistes...)

Cela explique le soutien d'al-Qaradawi aux révolutions arabes, là où elles profitaient au Qatar (en Égypte et en Syrie notamment). En revanche, lorsque des milliers de Turcs sont descendus dans les grandes villes manifester contre le gouvernement islamiste, notre éclairé savant a apporté son soutien à Recep Tayyip Erdoğan et fait savoir qu'il priait pour lui...

 

Nous n'avons donc pas affaire à un idéaliste épris de justice et de démocratie, mais bien à un propagandiste utilisant la religion au service de la géopolitique qatarie.

 

 

Les chiites, les laïcs et l'Iran dans le colimateur

 

Cette stratégie a amené Youssef al-Qaradawi a s'engager très fortement dans la géopolitique régionale, en attisant les conflits et en prônant la violence directe. En février 2011, il avait notamment appelé à l'assassinat de Mouammar Kadhafi - Nicolas Sarkozy exaucera son voeu quelques mois plus tard.

 

Mais c'est surtout dans le conflit syrien que Youssef al-Qaradawi s'est aventuré, en profitant pour soulager sa haine des chiites, des laïcs et de l'Iran. Sans la moindre modération, il a ainsi appelé à l'assassinat de tous les civils, religieux et militaires syriens soutenant le régime de Bachar al-Assad; il a prôné la guerre totale contre le Hezbollah, qualifié d'Hezboshaytan (Parti du Diable); en mai 2013, depuis la capitale du Qatar, il s'est livré à une tirade haineuse envers les alaouites, qualifié de "plus mécréants que les juifs et les chrétiens".

Naturellement, l'Iran - vieil ennemi du Qatar - n'a pas été épargné par le prédicateur, qui a appelé ses fidèles à le "maudir" et l'a qualifié d'ennemi de la Oumma. La Russie et la Chine ont également été visées par ces attaques.

Sur ce point, au moins, les Occidentaux et Youssef al-Qaradawi se retrouvent dans le même camp...

 

* * *

 

Youssef al-Qaradawi apparaît donc comme un personnage particulièrement dangereux, non seulement en raison de son idéologie, mais aussi parce qu'il est assez habile pour éviter les excès de certains intégristes fanatiques. En France même, il jouit d'une influence inquiétante, en particulier auprès du Collectif des Musulmans de France de Nabil Ennasri (lui-même proche du Qatar et des Frères Musulmans), mais aussi au sein de l'UOIF (branche française des Frères Musulmans), du CCIF (Collectif Contre l'Islamophobie en France), et de certains milieux anti-sionistes. Une influence cependant légèrement écornée par ses dernières prises de position sur la Syrie - et peut-être aussi par les bruits reliant sa dernière hospitalisation, en 2012, à une overdose de viagra?

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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 17:50

Alors que la crise syrienne débouche sur une victoire ponctuelle de la Russie, le gouvernement français montre son incapacité à s'adapter à un monde multipolaire.

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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 12:12
Comment les gouvernements français, turc et australien ont ridiculisé leur pays

En annonçant son intention de consulter le Congrès avant toute opération militaire contre la Syrie, Barrack Obama a mis ses fougueux alliés – France, Turquie, Australie – dans l’embarras. En effet, rien ne dit que le Congrès soutiendra une intervention, et même dans ce cas-là, beaucoup de temps se sera écoulée et l’opposition de la Russie pèsera lourd. En fait, l’éventualité d’une attaque militaire contre la Syrie s’éloigne. Et ceux qui l’avaient prônée avec fougue sortiront discrédités de la crise.

Ci-contre: Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, entouré de deux partisans des « guerres humanitaires » : Bernard-Henri Levy et Bernard Kouchner.

À tout seigneur, tout honneur : la France est le pays qui s’est le plus couvert de ridicule au cours de la crise syrienne. 4ème ou 5ème puissance mondiale, elle s’est comportée comme un vulgaire protectorat américain – avant d’être désavouée, humiliation suprême, par son maître Barack Obama.

Le Président de la République François Hollande, et son ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, sont les principaux responsables de cet échec. En effet, le peuple français s’est immédiatement prononcé contre la guerre en Syrie. Petit à petit, dans l’opposition, des voix ont remis en cause la politique belliqueuse de François Hollande. Mais il était trop tard : la France s’était déjà trop engagée ; elle avait promis frappes et « punition » (terme qui rappelle étrangement les grandes heures de la colonisation) à la Syrie ; elle devait être le meilleur allié des États-Unis.

Or, plus les jours passaient, plus il est apparu que cette guerre était irréaliste. Que voulait-on faire ? Envoyer des missiles au hasard sur la Syrie ? Il était évident que cela ne donnerait aucun résultat. Alors pourquoi ? Pour le bon plaisir d’exhiber nos armes ? Pour faire plaisir aux Américains ?

Pas de chance, les Américains, justement, semblent avoir changé d’avis. Plus Barack Obama hésite, et plus l’hypothèse d’une intervention armée s’éloigne. François Hollande reste seul, avec ses menaces inapplicables et ses missiles inutiles. Dans l’affaire, la France a gagné la réputation de mercenaire malheureux des Américains. Laurent Fabius, un peu comme le roquet, a beaucoup aboyé mais ne pourra pas mordre tant que son maître ne l’y autorisera pas. Et le maître américain a décidé de prendre son temps.

Pour un pays comme la France, qui a mis des Napoléon et Charles de Gaulle à sa tête, qui a été admiré, aimé et respecté dans le monde entier, ce triste épisode est dramatique. Acclamé en 2003 lorsqu’il avait rejeté la guerre en Irak, notre pays s’est comporté comme le dernier des esclaves. Un nouveau coup terrible porté à son image…

La situation en Turquie est différente. Les motivations de Recep Tayyip Erdoğan, de son ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, et de leur parti l’AKP, sont multiples. S’ils ont pris parti contre le régime syrien, c’est notamment parce que ce régime (autoritaire, nationaliste et relativement laïc) leur rappelle furieusement le kémalisme, qu’ils combattent depuis longtemps. Facteur aggravant, Bachar al-Assad est un alaouite, ce qui le rend encore plus détestable aux yeux de certains islamistes turcs.

Pour comprendre l’hostilité de l’AKP aux alaouites, il faut savoir que ces derniers sont extrêmement proches des alévis (une importante minorité de Turquie). Pour les extrémistes sunnites, alévis et alaouites sont identiques et regroupés sous le terme péjoratif de « nusayris ». Traditionnellement de gauche ou kémalistes, les alévis turcs sont en grande majorité hostiles à l’AKP ; beaucoup d’entre eux ont participé aux manifestations de mai 2013. En attaquant le « régime alaouite » de Damas, le gouvernement turc peut ainsi mettre en garde les alévis, sans les menacer directement.

Enfin, au niveau international, Recep Tayyip Erdoğan espérait que la Turquie prendrait la tête d’une vaste coalition des États musulmans sunnites. Mais il est séparé du monde arabe sunnite par la Syrie ; si les Frères Musulmans (alliés historiques de l’AKP) prenaient le pouvoir en Syrie, la Turquie serait directement reliée au monde arabe sunnite et pourrait y exercer son influence.

C’est pourquoi, quelques jours à peine après les menaces américaines, le ministre des Affaires étrangères Davutoğlu s’est rangé dans le camp américain. Le 26 aout, il a fait savoir que la Turquie rejoindrait toute coalition prête à attaquer la Syrie – même sans l’accord de l’ONU. Depuis, Recep Tayyip Erdoğan a multiplié les interventions pour soutenir une intervention.

Le recul américain met la Turquie dans une situation délicate ; elle n’a évidemment pas les moyens d’attaquer seule la Syrie. Si elle agit, elle en subira de lourdes conséquences ; si elle n’agit pas, elle sera discréditée sur la scène internationale. Elle retrouvera cette image de « porte-avion américain » dont elle semblait s’être débarrassée dans les années 2000…

Ce sera de plus un nouveau revers pour le gouvernement de l’AKP. Les Turcs sont, en grande majorité, hostile à toute guerre contre la Syrie. Les kémalistes du CHP, les nationalistes du MHP, les communistes et certains islamistes à l’ancienne ont dénoncé la position anti-syrienne de leur gouvernement. Comme François Hollande en France, Recep Tayyip Erdoğan risque donc de sortir discrédité de cette crise, aussi bien à l’étranger que dans son propre pays.

On ne saurait oublier le troisième larron de cette pseudo-coalition, à savoir l’Australie. Comme en France, comme en Turquie, on a là-bas un gouvernement qui se met à la remorque des États-Unis malgré l’opposition de son peuple.

Il faut dire que l’Australie est en pleine campagne électorale, et le Premier Ministre socialiste, Kevin Rudd, est en grande difficulté. Une guerre victorieuse aurait été pour lui le seul moyen de remonter dans les sondages. C’est pour cela qu’il a immédiatement annoncé son soutien à toute coalition qui attaquerait la Syrie.

L’Australie a toujours été une alliée fidèle de Washington. Sa prise de position n’a donc rien d’étonnant. Mais si le Congrès américain votait contre une guerre, elle risque de se retrouver totalement isolée : cette fois, elle ne pourra même pas compter sur le Royaume-Uni. Le camp anglo-saxon, traditionnellement soudé, se verrait donc scindé en trois : les anti-guerre (Royaume-Uni et Canada), les hésitants (États-Unis) et l’Australie, belliciste et isolée.

Il est vrai que le gouvernement australien n’a rien à perdre, puisqu’il est d’ores et déjà certain d’être renversé aux prochaines élections. Mais il aura solidement écorné l’image internationale de son pays avant de chuter…

* * *

Alors que David Cameron avait failli engager le Royaume-Uni dans ce guêpier, les députés britanniques ont eu l’intelligence de voter contre la guerre. Mais la France, la Turquie et l’Australie ne sont pas totalement isolées : elles ont le soutien des dictatures théocratiques arabes (Qatar et Arabie Séoudite en tête…) Dans une croisade pour les « droits de l’Homme », de tels alliés sont pour le moins curieux. Voilà ce qu’il en coûte de suivre aveuglément les bellicistes américains : le ridicule, le discrédit, l’isolement.

 Depuis les débuts de la crise syrienne, les Turcs manifestent régulièrement contre les tendances belliqueuses de leur gouvernement.

Depuis les débuts de la crise syrienne, les Turcs manifestent régulièrement contre les tendances belliqueuses de leur gouvernement.

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