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  • : Chronique du choc entre les nations libres et qui tiennent à le rester, et le mondialisme ravageur qui cherche à les soumettre.
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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 22:00

Les attentats meurtriers qui ont ensanglanté Damas donnent un avant-goût du gouffre dans lequel la Syrie, déjà bien affaiblie, peut basculer d'un jour à l'autre. Le pays alterne tentatives d'apaisement et cycles de violence, et les réformes ou plans de paix paraissent inutiles. On peut, certes, accuser son gouvernement, qui après avoir écrasé les manifestations, propose de bien tardives réformes démocratiques. On peut également critiquer une opposition de plus en plus gangrenée par les fanatiques, et qui refuse tout dialogue. Mais le drame de la Syrie est bien plus vaste; il découle de ce qu'elle est devenue, au cours des derniers mois, l'enjeu de conflits internationaux qui la dépassent largement. 

 

 

Derrière la Syrie: l'enjeu iranien

 

L'alliance entre Téhéran et Damas est l'une des plus solides de la région. Cette alliance entre un pays arabe au régime laïc, et une république islamique et perse, pourrait surprendre au premier regard. Mais elle est dans le fond cohérente avec la stratégie de l'Iran qui, encerclé d'adversaire, n'hésite pas à se rapprocher de pays communistes (Chine, Venézuéla...) ou de puissances chrétiennes (Russie, Arménie...) 

 

Mahmoud Ahmadinejad, Président de la République islamique d'Iran, en compagnie de son homologue syrien. 

 

Mais au Moyen-Orient, le seul allié solide de l'Iran reste la Syrie (le Hezbollah ou le Hamas ne demeurant que des organisations politico-militaires, et non des puissances étatiques). La chute du régime de Bachar-al-Assad aurait pour Téhéran des conséquences catastrophiques; l'influence iranienne au Proche-Orient serait pratiquement éradiquée. Surtout, en cas d'attaque israélienne, la République islamique se retrouverait terriblement isolée. 

 

C'est bien évidemment cette raison première qui a poussé les Occidentaux à prendre très vite parti contre le régime syrien, espérant, par sa chute rapide, rendre l'Iran beaucoup plus vulnérable. Leur échec en février (du aux vétos russe et chinois) explique en partie l'attitude plus conciliante adoptée depuis par les Etats-Unis et Israel. 

Mais l'Occident n'a pas renoncé à isoler davantage l'Iran. 

 

 

Sunnites, chiites: un conflit instrumentalisé, la Syrie première victime

 

Plus encore que les Etats-Unis, les pays arabes sunnites font preuve, aujourd'hui, d'une hostilité maladive envers leur voisin iranien. C'est le cas du Qatar, de l'Arabie Séoudite, des Emirats Arabes Unis, ou de la Jordanie. Totalement dépendantes de Washington, ces monarchies conservatrices ne pardonnent pas à l'Iran sa rhétorique républicaine et révolutionnaire. 

 

Comme le montre cette carte, c'est probablement parce que des communautés chiites et sunnites y cohabitent que l'Irak et le Liban ne prennent pas partie contre la Syrie. Ils craignent en effet d'être entrainés dans une guerre religieuse dévastatrice.

 

Mais ces motifs sont difficilement avouables. Aussi les monarchies essayent-elles très habilement d'attiser les braises d'une division religieuse, afin de liguer le monde sunnite contre l'Iran chiite. Or, la Syrie les gène dans ce combat à double titre. D'abord, parce que c'est un pays où plusieurs communautés religieuses (chiites, sunnites, chrétiens et druzes) cohabitent harmonieusement. Ensuite, parce que ce pays, majoritairement sunnite, est dirigé par des alaouïtes (chiites). 

 

La Syrie est donc victime du conflit que les Etats du Golfe essaient d'attiser entre chiites et sunnites. Ce qui explique que les islamistes sunnites, soutenus par le Qatar et l'Arabie Séoudite, se soulèvent contre Bachar-al-Assad. Ce qui explique aussi que le Hamas sunnite ait abandonné son protecteur syrien, alors que le Hezbollah chiite continue de le soutenir.

On peut noter que Bahreïn, en situation inverse (un dirigeant sunnite pour une population majoritairement chiite) a connu les mêmes troubles. 

 

 

Le dernier bastion du nationalisme arabe face à l'islamisme? 

 

Au-delà de la bataille entre Occidentaux et Iraniens, entre chiites et sunnites, une troisième bataille a lieu en Syrie, la plus vieille de toutes: celle qui oppose les islamistes aux "nationalistes arabes". Le courant anti-colonialiste et l'exemple de la Turquie kémaliste avaient donné le jour à une génération de leaders arabes, aux idées nationalistes, socialistes et séculières. Nasser, Bourguiba, Hafez-al-Assad, Saddam Hussein, Yasser Arafat ou Kadhafi, ont tous du faire face aux islamistes qui leur reprochaient leur orientation "laïque". 

 

L'ancien grand chef arabe Saladin, dont la statue trône à l'entrée de la vieille ville de Damas, a été récupéré comme symbole par la Syrie baasiste dans les années 1970.

 

Bachar-al-Assad n'a évidemment ni la stature de ces chefs d'Etat, ni leur programme social. Il n'est pas un "nationaliste arabe" au sens strict du terme. Mais il en est vu comme un héritier, et la Syrie reste l'Etat arabe le plus laïcisé de la région. 

Si l'opposition syrienne comprend un certain nombre de progressistes, socialistes et laïcs, elle compte également dans ses rangs une bonne part d'islamistes (regroupés notamment autour des Frères Musulmans syriens). L'une des premières demandes des rebelles syriens a d'ailleurs été le retour de la burqa dans les universités (elle y avait été interdite en 2010).

 

Cela explique pourquoi le gouvernement turc, d'inspiration démocrate islamique, soutient la rébellion syrienne, alors que les kémalistes à gauche, et les nationalistes à droite, condamnent cette ingérence. Cela explique aussi que l'Algérie, traumatisée par sa guerre civile contre les islamistes, continue de défendre la Syrie; la victoire récente du FLN sur les islamistes devrait d'ailleurs accentuer cette tendance. 

Cela explique, enfin, qu'Israel se garde bien de prendre parti pour les rebelles syriens; Tel-Aviv est assez prudente pour savoir qu'une victoire des islamistes pourrait lui coûter cher. 

 

 

L'oeuvre modératrice de la Russie

 

Mais il est une autre puissance pour laquelle la Syrie représente un enjeu essentiel: la Russie. Et pas seulement parce que Damas est sa seule alliée en Mediterranée. Pas seulement parce qu'elle dispose de bases en Syrie. En réalité, la Russie de Vladimir Poutine voit dans l'affaire syrienne l'occasion de réaffirmer sa puissance internationale. Rivale des Occidentaux et ennemie des islamistes sunnites, Moscou compte bien les empêcher de faire tomber son allié syrien. 

 

Vladimir Poutine n'a pas oublié comment les Occidentaux ont réussi à rouler la Russie lors de leur intervention libyenne. Et il n'est pas prêt à les laisser recommencer. 

 

Pour autant, la Russie n'a pas intérêt à une guerre civile en Syrie. La stabilité du pays est un gage de sécurité pour elle. C'est pourquoi elle serait, peut-être, la seule nation capable d'offrir un plan de paix et une médiation cohérente. Mais ni les Occidentaux, ni les monarchies arabes, ne sont prêts à l'accepter. Ce serait pour eux un échec diplomatique majeure. Même si la Russie protège la Syrie, elle fait donc aussi partie de ce grand jeu international dont souffre aujourd'hui le pays. 

 

 

La mosquée des Ommeyyades, à Damas. 

 

Après l'échec des adversaires de Bachar-al-Assad à l'ONU, la Syrie semble s'acheminer vers une guerre de position interne. Le gouvernement syrien, l'Iran et la Russie, d'un côté; les rebelles, l'Occident, les monarchies du Golfe de l'autre; personne ne semble prêt à reculer, par crainte d'un affaiblissement de sa diplomatie. Il est probable que ce jeu des grandes puissances empêchera durablement tout stabilisation de la Syrie. Les bombes et les attentats, les arrestations et la répression, ne semblent donc pas près de s'arrêter. Le peuple syrien subit aujourd'hui des influences qui le dépassent totalement. Première victime d'un conflit mondial à venir? 

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Aurélien Denizeau - dans Moyen-Orient
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