Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Nations Libres
  • Nations Libres
  • : Chronique du choc entre les nations libres et qui tiennent à le rester, et le mondialisme ravageur qui cherche à les soumettre.
  • Contact

Recherche

9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 11:20

Pendant près de 10 ans, l'AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi: Parti de la Justice et du Développement), parti libéral-conservateur d'inspiration islamique, a règné en maître sur la Turquie. Cette décennie a correspondu a une période de modernisation sans précédent du pays. Satellite américain, pauvre et peu développé, dans les années 1990, la Turquie est devenue une puissance économique et politique d'envergure.

Ce "miracle turc" s'appuyait sur une formule traditionnelle des pays émergents: stabilisation du pays, développement des infrastructures, dynamisme économique, affirmation diplomatique. Le Premier Ministre, Recep Tayyip Erdoğan, le Président, Abdullah Gül, et l'AKP, leur parti, étaient crédités de cette réussite.

Toutefois, l'année 2011 a marqué un affaiblissement très net de ce "modèle turc". Au malaise intérieur s'est ajouté un échec diplomatique global, qui pourrait bien remettre en cause le statut de puissance régionale que la Turquie désire tant. 

 

Le développement spectaculaire de certaines villes côtières et d'Anatolie (ici Trébizonde, sur la mer noire) est une des grandes réussites de l'AKP.

 

 

La démocratie en crise

 

Aux dires des observateurs occidentaux, l'un des grands succès de l'AKP était la démocratisation du pays, avec notamment la mise au pas de l'Armée turque. Cette dernière avait multiplié les coups d'Etat à la fin du 20ème siècle, et l'AKP a employé toutes ses forces à réduire son influence. 

Mais cette démocratisation est en trompe-l'oeil: brimer les militaires, c'était écraser la seule opposition réelle, républicaine et nationaliste, à l'AKP, et permettre au parti de prendre le contrôle de l'ensemble du pays. Un certain autoritarisme menace toujours le pays. 

 

Abdullah Gül (à gauche) et Recep Tayyip Erdoğan (à droite), respectivement Président de la République et Premier Ministre de Turquie.

 

L'affaire Ergenekon en est l'exemple le plus flagrant. Aux origines se trouve un mystérieux réseau criminel, formé de militaires et de militants politiques, accusé en 2007 de vouloir renverser le gouvernement et déstabiliser le pays. L'AKP a su très habilement utiliser cette affaire pour justifier, depuis, l'arrestation de centaines d'opposants: militaires, journalistes, hommes politiques de gauche, nationalistes.

Les arrestations plus ou moins arbitraires n'ont d'ailleurs pas totalement disparu de Turquie. En témoigne celle, toute récente, d'une étudiante franco-turque de 19 ans, Sevil Sevimli, accusée de soutien au terrorisme... pour avoir assisté à un défilé du 1er mai (sic). 

 

D'autre part, le retour d'un certain conservatisme religieux risque, sur le long terme, de menacer une partie même de l'héritage kémaliste. L'influence de l'imam Fethullah Gülen, et de sa puissante confrérie soutenue par l'AKP, inquiète beaucoup les milieux laïcs. Une sorte de "capitalisme vert" voit l'alliance des grands financiers et des conservateurs religieux, le tout sous protection de l'AKP, essayer de contrôler la vie civile en Turquie. 

Certains ont même laissé entendre que le scandale ayant frappé le club de football de Fenerbahçe était lié à une oppositon supposée de son président, Aziz Yıldırım, à la confrérie de Fethullah Gülen...

 

La proposition du Premier Ministre de limiter drastiquement le droit à l'avortement a provoqué la colère des féministes turques.

 

En proposant une quasi-interdiction de l'avortement, fin mai dernier, le Premier Ministre Erdoğan a suscité la colère des féministes; mais peu de personnalités d'influence (politiques, journalistes, ministres...) ont osé critiquer ouvertement sa position. 

Dans le même temps, le talenteuxu pianiste turc Fazil Say, haï des islamistes, était jugé pour "atteinte aux valeurs religieuses". Risquant un an de prison, il a fait connaitre son intention de s'exiler au Japon. Une perte regrettable pour la Turquie qui, par la faute des conservateurs religieux, se prive d'un musicien de talent, à la renommée internationale 

 

 

Un tournant diplomatique catastrophique

 

Au-delà des crises intérieures, qui ne sont finalement que l'affaire des Turcs, et ne regardent pas les étrangers, c'est bien l'échec diplomatique de l'AKP qui a montré les faiblesses du parti. C'est là d'autant plus regrettable que le Gouvernement Erdoğan avait initié une politique extérieure nouvelle et très intelligente: basée sur le "zéro problème" avec les voisins, elle prévoyait un rapprochement avec la Syrie, la Russie, l'Iran, ou même l'Arménie. 

 

Le Ministre des Affaires étrangères turc, Ahmet Davutoğlu (à gauche, ici en compagnie des Brésiliens Lula et Amorim), avait initié une brillante diplomatie d'ouverture du pays; mais les révolutions arabes et les erreurs du Premier Ministre Erdoğan ont ruiné cette audacieuse politique étrangère. 

 

Que reste-t-il aujourd'hui de cette belle diplomatie? Pas grand-chose: l'année 2011, et les fameuses révolutions arabes, lui ont été fatales. Ce bouleversement semble avoir effrayé Ankara, qui a abandonné tous les grands chantiers diplomatiques qu'elle avait elle-même lancés.

Alors qu'elle venait de se réconcilier avec Bachar-al-Assad, la Turquie a décidé d'y soutenir les insurgés en Syrie. Peut-être espérait-elle l'arrivée au pouvoir d'islamistes proches de l'AKP, comme en Tunisie ou au Maroc. Peut-être pensait-elle isoler son rival iranien (principal allié de la Syrie). 

En tous les cas, c'est un échec flagrant. La Syrie résiste, et la Turquie a été obligée de s'aligner sur les Occidentaux et les monarchies du Golfe. En soutenant activement les rebelles syriens, elle est devenue "le petit télégraphiste de Washington" dans la région. Une position humiliante, que l'opposition kémaliste (CHP) et nationaliste (MHP) n'a pas manqué de dénoncer. 

 

En plus du CHP et du MHP, le leader du Parti de la Félicité (issu de la même tendance démocrate-islamique que l'AKP), Mustafa Kamalak (ici aux côtés du Président syrien), a également dénoncé la position anti-syrienne du Gouvernement Erdoğan.

 

Renonçant à son indépendance diplomatique, qu'elle avait brillamment défendue dans les années 2000, la Turquie de l'AKP revient donc dans le giron américain. C'est pourquoi elle a autorisé les Etats-Unis à installer, sur son territoire, des missiles pointés contre l'Iran. C'est pourquoi elle a renoncé à soutenir la cause palestinienne - qui avait rendu Recep Tayyip Erdoğan si populaire en 2009/2010. 

Ce retour à l'atlantisme risque de coûter cher à la Turquie, car il exaspère les deux plus puissants Etats de la région, l'Iran et la Russie. Elle pourrait bien, à moyen terme, se retrouver isolée dans la région. 

 

La réconciliation avec l'Arménie, qui semblait bien partie, s'est enlisée peu à peu. La faute aux gouvernements des deux pays, trop rigides sur leurs positions... mais également à la France de Nicolas Sarkozy: en se mêlant stupidement de l'histoire turco-arménienne, le Président français a attisé les tensions entre les deux Etats.

Avec l'Irak, la Turquie entretient des rapports très tendus, en grande partie du fait de la question kurde.

Le rapprochement avec l'Iran est compromis par les missiles américains et l'affaire syrienne. 

Enfin, de nouvelles frictions sur l'île ont aggravé le conflit entre Chypre et la Turquie, et donc endommagé les relations avec la Grèce. 

 

 

La Turquie et l'AKP: échec général ou faiblesse passagère?

 

Il convient, fort évidemment, de ne pas noircir le bilan de l'AKP. En premier lieu, il ne faut pas oublier ses grandes réussites, notamment la stabilisation de la Turquie et son impressionante modernisation, qui en ont fait une puissance économique majeure. D'autre part, les échecs doivent être relativisés: la diplomatie turque est toujours plus dynamique que 20 ans plus tôt, et son influence au Moyen-Orient est réelle. Par exemple, la Tunisie vient de décider l'enseignement du turc au lycée (aux côtés du chinois, du russe, de l'allemand, de l'italien et de l'espagnol.)

Du reste, l'AKP n'est pas responsable de tous les problèmes rencontrés par la Turquie. Elle ne pouvait prévoir les révolutions arabes de 2011, qui ont déstabilisé sa diplomatie. Pas plus que la puissance des lobbies arméniens (en France notamment), qui ont empêché une réconciliation directe avec l'Arménie. 

 

Le tourisme est un autre atout de la Turquie, dont l'hospitalité des habitants, la richesse du patrimoine et la beauté des villes (ici, la place Konak à Izmir) ont beaucoup fait pour attirer des visiteurs du monde entier. 

 

Mais force est de constater qu'après avoir mené le pays aux plus hauts niveaux de la réussite, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan ne semble plus à la hauteur de sa tâche. La persécution des opposants, les coups portés à l'héritage kémaliste, risquent d'abimer la cohésion et l'image de la Turquie. Pire encore, l'échec de sa politique étrangère d'ouverture pourrait l'empêcher de devenir la grande puissance régionale qu'elle espérait.

Dans le fond, l'AKP souffre des mêmes faiblesses que les autres partis de la droite libérale en Europe. Le déclin qui frappe tous les pays occidentaux (de la France à l'Angleterre, de la Grèce aux Etats-Unis) n'aura donc pas totalement épargné la Turquie. Les partis d'opposition (CHP social-démocrate, MHP nationaliste...) seront-ils moins médiocres que leurs homologues européens?

 

L'avenir de la Turquie reste brillant: grande nation, aux élites brillantes et au peuple travailleur, elle connaîtra certainement une réussite indéniable. Mais la question est de savoir si l'AKP sera un moteur ou un frein à cette réussite. C'est en leur âme et conscience que cette question devra être tranchée par les Turcs, et par eux seuls. 

Partager cet article

Repost 0
Aurélien Denizeau - dans Moyen-Orient
commenter cet article

commentaires