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  • : Chronique du choc entre les nations libres et qui tiennent à le rester, et le mondialisme ravageur qui cherche à les soumettre.
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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 13:48

L'élection présidentielle égyptienne va consacrer sans nul doute la victoire du maréchal al-Sissi, et les Occidentaux salueront cette victoire d'un homme perçu comme laïc et modernisateur. Grave sottise. L'autocrate égyptien appartient à un courant idéologique qui s'est imposé au Moyen-Orient à partir des années 1970: il s'agit de ces conservateurs pro-américains, religieux, capitalistes et autoritaires qui ont prétendu incarner l'Etat laïc et faire barrage aux islamistes. Tous, en effet, ont persécuté les militants islamistes - et souvent avec une violence terrible. Mais, en refusant toute réforme sociale et détruisant tout l'héritage des progressistes, ils ont ouvert un boulevard au forces fondamentalistes. Pire, pour couper l'herbe sous le pied des islamistes (mais aussi pour combattre le communisme), ils ont pris d'eux-mêmes l'initiative de réislamiser leur pays ... tout en maintenant leur dictature au nom de la laïcité. Retour sur un demi-siècle d'imposture.

De Kenan Evren au maréchal al-Sissi: ces faux-laïcs et vrais réactionnaires du Moyen-Orient

Sadate, le précurseur

Anouar al-Sadate, héritier auto-proclamé de Nasser qui dirigea l'Egypte de 1970 à 1981, est le prototype de ces chefs d'Etat qui, tout en se proclamant laïcs et modernistes, ont en réalité entamé un double mouvement de réislamisation du pays et de persécution de la gauche progressiste.

Anouar al-Sadate conserve encore aujourd'hui, chez certaines sources occidentales, l'apparence d'un dirigeant laïc et moderniste, en grande partie du fait de son assassinat par un groupe islamiste. On oublie pourtant que c'est lui qui fût à l'origine de la libération de nombreux combattants islamistes emprisonnés par Nasser; une partie d'entre eux (avec le soutien du Pakistanais Zia-ul-Haq et du Turc Kenan Evren) furent envoyés combattre les Soviétiques en Afghanistan.

Au niveau intérieur, Anouar al-Sadate se montra aussi indulgent envers les islamistes, qu'impitoyable envers les communistes et les socialistes, poursuivis et emprisonnés en masse. L'ironie de l'histoire est que, tout en se proclamant fidèle héritier de Nasser, il s'attela à détruire toute son oeuvre. Là où le Raïs encourageait les mesures de contraception, Sadate se lança dans une politique nataliste suicidaire au vu de la situation économique et géographique de son pays. Il mit également fin à la politique de redistribution des terres entamée par son prédécesseurs et lança les persécutions envers les chrétiens coptes, jusque-là protégés.

Comme beaucoup de ses pairs, Anouar al-Sadate a payé très cher cette dangereuse politique, lorsqu'un commando islamiste l'a assassiné le 6 octobre 1981. Cela n'a pas empêché son successeur Hosni Moubarak de suivre la même voie: persécuter les islamistes tout en ratissant sur leurs plates-blandes et écraser le progressisme nassérien.

 

La Turquie, du kémalisme à la synthèse turco-islamique

Lorsque l'on écoute les profanes parler de la vie politique turque, on se heurte très vite à deux idées reçues parfaitement fausses: le pays aurait été dirigé jusqu'aux années 1990 par une dictature laïque et kémaliste; et le parti islamique, l'AKP, aurait représenté une rupture avec cette dictature.

L'analyse est doublement fausse. D'abord parce que ce ne sont pas les kémalistes, mais la droite conservatrice qui a exercé le pouvoir (souvent dictatorial) la majorité du temps (1950-1960 avec Adnan Menderes, tout au long des années 1960 et 1970 avec Süleyman Demirel, 1980-1993 avec Kenan Evren puis Turgut Özal). Ensuite, parce que l'AKP, loin d'être en rupture avec cette droite conservatrice, a repris la plus grande part de son héritage.

La gauche progressiste est devenue marginal en Turquie à partir des années 1960, mais toute l'habileté de la droite réactionnaire a été de récupérer le kémalisme et de le réinterpréter à sa guise, pour déboucher sur cette étonnante construction idéologique: la synthèse turco-islamique. Mélange de nationalisme ethnique et de conservatisme religieux, cette idéologie qui a culminé après de coup d'Etat de 1980 était bien éloignée des idéaux originels de la République kémaliste (jacobine, sociale et laïque). Mais tout le génie des dirigeants militaires et leur chef Kenan Evren a été de se présenter en défenseurs de la laïcité, ce qui leur permettait de persécuter leurs concurrents islamistes... tout en appliquant une politique quasiment identique (quoi que davantage atlantiste).

On ne peut pas comprendre la vie politique turque si on ne connaît pas l'existence de cette troisième force, qui a permis le retour au pouvoir des islamistes, tout en reprenant à son compte le folklore kémaliste.

 

La droite iranienne cocufiée par ses alliés religieux

Mêmes idées reçues au sujet de l'Iran: le pouvoir laïc du Shah (l'empereur) aurait été renversé en 1979 par les islamistes. C'est simpliste, mais la réalité est bien plus complexe.

Dans les faits, l'idéal progressiste et nationaliste a été incarné par un homme: Mohammad Mossadegh, qui fut aussi Premier Ministre de 1951 à 1953. En plus des réformes sociales et sociétales qu'il a portées, on retient son combat pour tenter de nationalisation le pétrole iranien, totalement dépendant des entreprises britanniques.

A-t-il été soutenu dans cette tâche par le Shah et la droite iranienne? Loin de là! Pendant que Mossadegh tâchait de moderniser son pays, le Shah, les islamistes, la CIA et les Britanniques complotaient tous ensemble, comme larrons en foire, pour le renverser. Ce sera chose faite avec le coup d'Etat du 19 aout 1953, qui permettra au Shah de récupérer ses pleins pouvoirs (avec le soutien, donc, des islamistes et des Occidentaux), et de mettre en place une dictature personnelle impitoyable.

25 ans plus tard, le vieux souverain sera lâché par ses alliés islamistes. Ces derniers prendront le pouvoir et instaureront un régime de répression tout aussi dur. Vae victis.

 

Saddam, al-Assad et Kadhafi: ces cas à part

L'Irak est un cas à part dans la région, car c'est ici le schéma inverse que l'on a rencontré: Sassam Hussein était avant tout le pourfendeur de la gauche socialiste et communiste, et n'a pas hésité à se réclamer de la religion, surtout vers la fin de sa carrière. Et c'est à la suite d'un coup d'Etat contre le gouvernement de gauche du général Kassem qu'il est arrivé au pouvoir.

Et pourtant... il fut également l'initiateur de grandes lois sociales, notamment sur l'éducation et la libération des femmes, et le protecteur des chrétiens d'Irak. Saddam Hussein est un personnage plein de paradoxes: massacreur des Kurdes, mais fondateur de la première province kurde autonome de la région; fidèle allié des Américains, devenu malgré lui un symbole de leurs crimes et manipulations.

En réalité, Saddam Hussein reste un personnage insaisissable; prototype du nationaliste arabe, il a suivi une trajectoire en zigzag, où il a été tantôt un Sadate, tantôt un Atatürk, pour finit comme un vulgaire Menderes.

Même destin tragique pour Kadhafi, mais avec un autre parcours encore: fougueux révolutionnaire nassérien, le Guide avait fini comme autocrate réactionnaire et réislamisé. Ce faisant, il ouvrait la voie aux milices intégristes qui, avec la complicité de la France et de l'OTAN, ont fini par le renverser le lyncher ignoblement.

Bachar al-Assad est l'exception la plus remarquable parmi les dirigeants cités, pour une raison fort simple: étant lui-même issue d'une communauté religieuse minoritaire, les alaouites, il n'a jamais tenté de réislamiser le pays, sachant très bien qu'il ne pourrait pas en profiter, la Syrie étant majoritairement sunnite. En revanche, et comme ses homologues egyptien ou irakien, il ne s'est pas privé pour persécuter la gauche progressiste et les communistes... avant de réaliser, face aux soulèvements de 2011, qu'ils étaient ses partenaires les plus fiables. D'où un rapprochement inédit avec cette gauche révolutionnaire qu'il combattait originellement.

 

Vers la victoire d'une nouvelle imposture en Egypte?

On a pu remarquer que, dans tous les cas cités, aussi bien en Egypte qu'en Turquie ou en Iran, la droite conservatrice avait été soutenue par un Occident qui voyait en elle le meilleur rempart contre l'islamisme révolutionnaire et contre le communisme. La même situation se reproduit en Egypte où les Occidentaux saluent en Abd El Fatah al-Sissi, le général ayant pris le pouvoir suite au coup d'Etat de 2012, un dirigeant laïc et moderniste.

Rien n'est plus faux. Le maréchal al-Sissi incarne au contraire cette tendance conservatrice de la droite égyptienne anti-nassériste, anti-communiste, libérale au plan économique et réactionnaire au niveau religieux. En témoigne le soutien que lui apportent les salafistes égyptiens et l'Arabie Séoudite. Il ne faut pas se méprendre: si le maréchal al-Sissi persécute les Frères Musulmans, ce n'est pas en raison de leur islamisme, mais de leur caractère révolutionnaire.

Le vrai progressisme social et laïc en Egypte est incarné par Hamdeen Sabbahi, militant nassériste qui est également le seul adversaire du maréchal al-Sissi à l'élection présidentielle. Snobbé par les élites occidentales, écrasé dans cette guerre sans pitié entre les frères jumeaux que sont les militaires conservateurs et les Frères Musulmans, il aurait pourtant été le seul espoir de voir naître une nouvelle politique au Moyen-Orient. Trop tard. Les Atatürk, Bourguiba et autres Nasser ont déjà perdu la bataille. Non pas à cause des islamistes, mais à cause de ceux-là mêmes qui se prétendaient leurs héritiers.

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Aurélien Denizeau - dans Moyen-Orient
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